16/08/2008

[Opinion publique contre opinion du pouvoir politique]

par André Sera, le 14 aout'08

VOX POPULI, VOX DEI !
Avec cette crise du Caucase, les opinions sont surchauffées et vont dans tous les sens. Tout un chacun ressent un immense besoin d’y voir clair. Pourquoi ?
Eh bien, sans doute parce qu’il s’agit d’un combat mondial. À ma gauche, Saakachvili, Président de la Géorgie, frauduleusement réélu en janvier 2008. À ma droite, Poutine, Premier ministre de Russie, nommé par son ancien Premier ministre, élu Président du pays entre temps. Donc, de prime abord, ce procès se déroule entre deux grands défenseurs de la démocratie.
Le premier est assisté par Bush et sa secte de cireurs de pompes étasuniennes. Le second assiste l’Ossétie du sud, sœur ethnique, linguistique et culturelle de l’Ossétie du nord, qui a été séparée d’elle en 1922 par le grand charcutier qu’était Staline. Ce dernier, environné d’une multitude de petites nationalités difficiles à domestiquer, décida d’appliquer la doctrine incontournable de tout pouvoir digne de ce nom : diviser pour régner. Il conserva l’Ossétie du nord dans l’U.R.S.S en tant que région autonome, et donna l’Ossétie du sud à la Géorgie, également en tant que région autonome de ce pays.
Il en rajoutera cependant un petit peu pour plus d’efficacité, en déportant les habitants de l’Ingouchie, musulmans d’un pays limitrophe de l’Ossétie du nord, puis en donnant aux Ossètes une partie de l’Ingouchie ainsi dépeuplée. Mélange absolument détonnant. Lorsqu’après 1989 les Ingouches reçurent l’autorisation de rentrer chez eux, ils y trouvèrent des Ossètes installés dans leurs maisons et sur leurs terres. Vous comprendrez que les embrassades furent assez sanglantes. Bref.

Par un référendum de novembre 2007, le peuple de l’Ossétie du sud vota à 99% l’affirmation de son désir d’être indépendant. Par ailleurs, on sait qu’il désire passionnément fusionner à nouveau avec le peuple d’Ossétie du nord, où il pourrait retrouver cousins, proches ou lointains, neveux et nièces, dans une langue et une culture bien distinctes de la langue géorgienne.
On comprendra que cela ne faisait pas l’affaire de Saakachvili, car il ne faut pas perdre de vue qu’il se dit démocrate. Lui préférait de beaucoup conserver le cadeau fait par Staline à son pays. C’aurait été porter un coup bas à sa mémoire, le cher homme !
Il en a donc parlé à son protecteur Bush, démocrate lui aussi. Il fallait faire cesser ce scandale. Depuis quand le peuple peut-il éprouver des désirs qui ne soient pas conformes à la démocratie ?
Bush comprit qu’il tenait là une bonne solution pour remonter dans les faveurs de son opinion publique, et peut-être même donner un coup de main à ce pauvre McCain qui peine dans les sondages des présidentielles étasuniennes. Il fournit donc moult armes de toutes natures, missiles, avions, drones à Saakachvili, en utilisant les bons soins d’Israël, qui ne pouvait évidemment pas lui refuser ce service. Ah ! Si Israël n’était pas là… il faudrait l’inventer.
Et pour faire marcher toute cette quincaillerie, il lui envoya aussi un bon millier de « conseillers militaires » afin d’apprendre à sa plantureuse armée comment s’en servir.
Bien entendu, les Russes qui, comme on le sait, ne sont pas démocrates, et par conséquent sont aveugles, sourds et muets, ne se sont absolument pas doutés de ce qui se préparait dans un silence absolument parfait, puisque les Étasuniens sont équipés de chaussures comportant des semelles de caoutchouc fabriquées par Nyke.

Alors, le jour même où les joutes olympiques commençaient à Beijing [tiens ! tiens !], l’armée américanisée de Saakachvili se présenta à la frontière de l’Ossétie du sud, après une bonne préparation d’artillerie sur Tskhinvali, la capitale, pour tenir les Ossètes bien éveillés. Mais, passons sur ce que toute armée digne de ce nom fait subir à une population civile innocente.
À ce moment là, les Géorgiens, armés de pied en cap, eurent la grande surprise de voir débouler à leur rencontre une armée Russe caparaçonnée de chars de fort tonnage, qui n’étaient nullement romains. L’idée que ces nouveaux venus venaient les saluer ne leur traversa que très rapidement l’esprit, et ils prirent leurs jambes à leur cou pour rentrer prestement chez eux, à l’exception de quelques uns qui décidèrent de rester en Ossétie pour l’éternité.
On comprend le courroux qui s’empara de Bush, alerté par un Saakachvili angoissé. Une telle action de la part des Russes n’était pas du tout prévue dans leur plan, et on sait pertinemment que des plans dûment établis par le Pentagone ne peuvent absolument pas ne pas fonctionner.
Alors, le futur ancien Président des É-U EXIGEA ( !) des Russes qu’ils retournent dans leurs casernes. Lorsqu’il reçut ce message, Poutine sourit pour la première fois depuis de nombreuses années.

La plupart des grands chefs d’État du monde dénoncèrent alors l’attaque des Russes, car, par magie sans doute, l’agression de Saakachvili était devenue celle de Poutine dans la même soirée.
Bon ! La suite reste à venir. Mais j’ai tout de même été surpris sur le coup, et j’ai même failli changer d’avis sur la question. Alors j’ai voulu savoir si beaucoup de monde avait compris comme moi que c’étaient les Géorgiens qui avaient ouvert le bal, ou si d’autres pensaient au contraire que c’étaient les Russes, comme l’affirmaient toutes les cliques politiques ou presque.
Je suis donc allé consulter les blogs d’une bonne dizaine de sites de journaux et de nouvelles sur le web. Au total, j’ai donc lu entre 300 et 400 commentaires sur cette malheureuse affaire.
Quelle ne fut pas ma surprise de me rendre compte que, dans une proportion de 4 sur 5, soit 80%, ces commentaires désignaient Saakachvili comme agresseur et provocateur, mais plus encore Bush et ses courtisans, dont ils dénonçaient l’agressivité et l’impérialisme. Quand à ceux qui désignaient Poutine et la Russie d’un doigt vengeur, ils étaient immédiatement taxés de naïveté et de suivisme par le commentaire qui suivait le leur.

C’est troublant, et montre que les finasseries politiques conduisent trop souvent à des impasses dangereuses, alors que le peuple, qui détient la souveraineté, paraît-il, mais que l’on ne consulte qu‘une fois tous les quatre à cinq ans, est souvent plus réaliste que ceux qui prétendent les diriger, et même aussi que les médias qui se contentent assez souvent d’adopter la pose du perroquet.
Plus troublant encore, alors que les problématiques du Kosovo et de l’Ossétie sont strictement les mêmes, les grands de ce monde insistent bruyamment pour qu’elles soient résolues différemment. On a fait du Kosovo un État indépendant en le prenant à la Serbie qui le possédait juridiquement depuis des lustres, mais on veut empêcher l’Ossétie du sud de l’être pour ne pas modifier les frontières de la Géorgie. Dans les deux cas, il s’agit pourtant de populations fort différentes de celles qui les oppriment. Il s’agit strictement du même problème dans les deux cas.
Mais, il y a cependant une toute petite différence. Ici, Saakachvili est américain, et il s’agit des « INTÉRÊTS de l’Amérique ».

par André Serra
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06/08/2008

[Fellation en direct de Villacoublay]

par : Olivier Cyran - version longue de l’article publié dans CQFD n°58, juillet'08.

Vendredi 4 juillet, 16 heures. Alors qu’à l’Assemblée nationale les députés sont en train de restaurer la semaine de 48 heures, les télévisions s’agglutinent sur l’aéroport militaire de Villacoublay. « La porte de l’avion s’est ouverte et le président et Carla Bruni attendent Ingrid Betancourt sur le tarmac, dans quelques instants nous allons voir apparaître Ingrid Betancourt… Moment historique ! », feule la voix de France 3. On zappe sur BFM TV. « Là, vous voyez, Carla Bruni qui fait un petit pas en arrière pour laisser Nicolas Sarkozy en avant, elle est vraiment à ses côtés… Il y a beaucoup de… un silence assez assourdissant. » La journaliste lâche un petit rire idiot. « Nicolas Sarkozy qu’on découvre assez heureux, hein… Et puis là-voilà, ça y est ! On imagine tout de même un moment d’émotion pour le président de la République… » Blanche-Neige arrive au bas de la passerelle où l’attend son Simplet, qu’elle étreint fougueusement. La séquence bisous s’éternise, la police prend des notes. Trois jours plus tôt, le ministère de l’Intérieur a officialisé la création du fichier « Edvige », destiné à recenser toute personne « âgée de 13 ans ou plus » exerçant une fonction politique, syndicale, associative ou religieuse. Qui rédigera la fiche de l’ex-sénatrice colombienne ?
« Voilà, une embrassade… Ingrid Betancourt qui est descendue seule, sans sa famille… Qui doit encore être à bord de l’avion, évidemment. » À moins que la famille, évidemment, n’ait préféré sauter en parachute pour s’épargner tant d’émotion. « On voit beaucoup d’émotion entre Carla Bruni et Ingrid Betancourt… » Une semaine plus tôt, le Sénat a adopté un texte de loi contraignant les chômeurs à accepter n’importe quelle « offre raisonnable » d’emploi de merde. Après six ans de chômage dans la jungle, la Soubiroux planétaire va-t-elle devoir bosser comme serveuse sous peine de radiation ? Sa famille débarque à son tour. Tout le monde s’embrasse, le président, la top-modèle, la madonne, la mamie et la marmaille. « Très sobre comme cérémonie, il y a beaucoup d’émotion mais c’est très sobre », bourdonne la mouche de BFM. Retour sur France 3. « On voit Ingrid Betancourt et Nicolas Sarkozy s’approcher des journalistes, euh, tout ça je vous le disais dans une ambiance très chaleureuse, vous le voyez, tout le monde est tout sourire et tout ça dans une très grande simplicité… »
C’est l’heure en effet de la conférence de presse. Rictus carnivore posé sur sa « chère Ingrid », Sarkozy se pourlèche les dents. « Je voudrais d’abord vous dire que c’est toute la France qui est heureuse que vous soyez là, pi c’est toute la France qui est impressionnée par la façon dont vous revenez. » Les flashs crépitent. À quelques kilomètres du centre de rétention de Vincennes, réduit en cendres par les résultats chiffrés du ministère de l’Identité nationale, le chef de l’Etat exalte le « message d’espoir » incarné par la citoyenne d’honneur de Neuilly. « Ça veut dire à tous ceux qui souffrent dans le monde, qui sont privés de liberté, eh ben rien n’est inéluctable. » Dans sa cellule de l’unité psychiatrique de Fleury-Mérogis, où elle crève à petit feu dans l’attente de son extradition vers la justice berlusconienne, l’ex-brigadiste rouge Marina Petrella se sent revivre. « Ça sert de se battre. Y a pas de fatalité. Ingrid Betancourt, bienvenue, la France vous aime. »
L’intéressée sourit, larmoie et se recueille, image pieuse télémâchée offerte en libre exploitation aux crapules régnantes. « Je rêve depuis sept ans de vivre ce moment. C’est… c’est un moment très très émouvant pour moi. Respirer l’air de la France, être avec vous… » Puis se tourne vers Nicolas Sarkozy, lui prend la main et la lui serre avec passion. « Je vous dois tout, je vous dois tout… À la France, quand je prends le président Sarkozy dans ma main, que je l’embrasse, que je le regarde, je regarde cet homme extraordinaire qui a tant lutté pour moi… » La caméra zoome sur la main d’Ingrid Betancourt pétrissant la pogne du Poutine français. Jusqu’où ira-t-elle ? Par précaution, des millions de parents éloignent leurs enfants du poste. « Et je regarde aussi à travers lui toute la France, vous tous, vous tous qui avez partagé mon désespoir… Ce qu’il nous faut, c’est nous prendre par la main et profiter de ce bonheur incroyable qui est le nôtre. » Il ne faudra pas vingt-quatre heures à ce « bonheur incroyable » pour se muer en paix sociale sonnante et trébuchante. « Désormais, quand il y a une grève, personne ne s’en aperçoit ! », tonnera l’idole d’Ingrid devant les troupes en délire de l’UMP. A peine rempli, le tronc de l’église a déjà été pillé.

par : Olivier Cyran. Article publié dans CQFD n°58, juillet 2008
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