26/01/2011

[Le temps d’un large mouvement contre le nationalisme et pour la solidarité est venu]

par les Éditions Aden publié sur le site d'Aden en janvier 2011.
 
Six mois de négociations, trois notes et notre pays s'enfonce encore plus profondément dans la crise. Le jusqu’au-boutisme nationaliste ne semble pas connaître de limites.
Certains, pour arrêter cette surenchère nationaliste, en viennent à espérer une intervention des marchés financiers internationaux. D'autres estiment qu'il est temps de tourner la page de la Belgique. Ces deux scénarios mèneront à la destruction de ce qui fait pour une grande part notre identité au Nord comme au Sud du pays: la solidarité.

Le temps est venu pour les syndicats, le monde du travail, les ONG, les associations, les intellectuels, les artistes, les jeunes de s'emparer d'un débat fondamental qui est depuis trop longtemps confisqué par les conciliabules secrets de nos politiques. Au Nord comme au Sud du pays.

En Flandre, plusieurs appels et actions du monde artistique, scientifique et syndical s’organisent et font entendre une autre « voix ». Au Sud, des centaines d'acteurs du monde culturel ont manifesté leur opposition au nationalisme et leur volonté de dialogue, à l’appel de Culture et Démocratie.  Le 21 janvier, toutes ces voix se manifesteront lors d'une grande soirée au KVS (Koninklijke Vlaamse Schouwburg) à Bruxelles par le biais de la plateforme "Niet in onze naam" ("Pas en notre nom"). D’autres initiatives du même genre voient le jour comme un grand meeting syndical et associatif début février à Bruxelles.

Nous appelons à soutenir la constitution d’un large mouvement contre le nationalisme et pour la solidarité avec ceux au Nord du pays qui s’élèvent de plus en plus nombreux contre le programme anti-social qu’on nous prépare. 

Nous nous opposons ainsi à la création d'une image caricaturale de nos communautés, dressant les uns contre les autres les citoyens de notre pays décrits comme des groupes culturels inconciliables. En ce sens, si nous rejetons les clichés véhiculés au Nord du pays par les nationalistes flamands sur les francophones, nous rejetons également les stéréotypes d’une Flandre prétendument homogène, nationaliste et égoïste. Il existe encore aujourd'hui une très large majorité d'habitants - au Sud du pays mais aussi au Nord - qui sont contre la scission du pays. Il est important de donner une plus grande place à la voix de tous ceux qui ne se sentent pas représentés dans la manière dont on parle de chacune de nos communautés. Aussi nous sommes pour une approche commune où Wallons, Bruxellois et Flamands reconstruisent un projet d'une nouvelle Belgique solidaire.

Derrière les discussions institutionnelles autour de l’avenir de la Belgique se joue l’avenir de notre sécurité sociale et de tous les éléments  qui constituent notre système social. Mercredi dernier, la N-VA a exigé la régionalisation de toute la politique de l’emploi, y compris la scission de l’ONEM, ce qui mènerait à la scission de toute la sécurité sociale. Et faciliterait ainsi son démantèlement. N’oublions pas que Bart De Wever, lors des négociations, n’a pas hésité à déclarer que « le Voka (fédération du patronat flamand) est mon patron ». Le VOKA partage avec la N-VA des points de programme comme la limitation des allocations de chômage dans le temps, la suppression totale des prépensions, la généralisation du travail intérimaire, le blocage total des salaires. Or le modèle de société du VOKA est celui d'un pays où les profits primeront sur la solidarité. Il se dessine donc déjà un débat sur les solutions à la crise économique. Sur ce plan, il ne s’agit pas d’une opposition entre néerlandophones et francophones comme on nous la présente trop souvent, il s’agit de savoir comment faire face à la crise économique et qui va la payer.

C’est pourquoi la défense de notre système social ne peut pas se faire au nom des intérêts des francophones mais au nom de l’intérêt commun des citoyens du pays. Il est crucial de dépasser la logique de la défense de « sa » communauté inhérente à la division électorale sur base communautaire de notre champ politique qui entraîne trop souvent une dynamique centrifuge dangereuse. Aussi si les partis francophones autour de la table se sont opposés à la scission de la sécurité sociale et des impôts au cours des négociations, ils l’ont fait trop souvent dans une logique de défense économique de Bruxelles et de la Wallonie, et non dans celle de l'intérêt commun du monde du travail du Nord comme du Sud du pays. Cette logique s’est malheureusement faite au détriment d’un réel soutien aux courants d’opinion en Flandre qui défendent également une sécurité sociale nationale et ce au nom de tous les citoyens.

L'Union européenne se construit sur un modèle néo-libéral et mène des politiques d'austérité. En France, en Grèce, au Portugal, en Grande-Bretagne, en Italie, jeunes et travailleurs ont exprimé, dans un cadre national, leur rejet de ces politiques. Les acquis sociaux qu'ils défendent ont été acquis à ce niveau. Et leur défense efficace passe par le développement d'une solidarité au niveau européen qui est contraire à tout repli sur des «entités culturelles » encore plus petites. Et « la culture déborde les frontières et défie les logiques de repli »(1). Aussi dans l'Europe à laquelle nous aspirons, notre pays a tous les atouts potentiels (en raison de sa diversité de langues et de cultures) pour être un exemple d'unité et de solidarité, un  modèle pour la société de demain.  
« La Belgique représente bien plus que la vieille “Belgique de papa”, elle est également celle du prêtre Daens ou de Julien Lahaut. La Belgique, c'est également la mise sur pied de la sécurité sociale, « la plus belle cathédrale du pays », comme le disent les syndicalistes. Une cathédrale qui fut bâtie par des Flamands, des Wallons, des Bruxellois et des immigrés venus de nombreux horizons : le mouvement social belge. »(2) 
 
L'heure est venue de reconstruire ce mouvement social et de jeter à nouveau un maximum de ponts entre Wallons, Bruxellois et Flamands qui s'opposent au nationalisme borné. Nous ne voulons pas rester silencieux face à la fuite en avant vers le séparatisme. Nous pensons qu’il est temps de développer d’autres perspectives. Des perspectives capables de dépasser le clivage communautaire. Et de travailler à ce dont la NV-A a le plus peur : un mouvement large contre le nationalisme et pour la solidarité.



//Lectrices et lecteurs belges, signez l'appel!//

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(1) « Privilégier le dialogue, refuser le nationalisme », Le Soir 22 décembre 2010.
(2) « Appel La solidarité grandit une culture », Le Soir, 19 octobre.
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23/01/2011

[La Flandre de demain : Une république fédérale allemande?]

par Herwig Lerouge publié dans Solidaire le 19 janvier 2011 


Le secteur financier allemand partisan d’une scission de la Belgique

« Tout est en mouvement, sur ce continent. Les nations ne sont pas éternelles, quand les langues et les traditions s’avèrent aussi incroyablement tenaces », lit-on dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung. Ainsi, le journal corrobore entièrement le discours en faveur de l’Europe des régions, dans laquelle l’intention des régions plus riches est de se débarrasser de la solidarité avec les plus pauvres. (Carte : Alliance européenne libre)

L’Allemagne et Bart De Wever vont bien ensemble. À plusieurs reprises, Bart De Wever a déjà laissé transparaître son amour de la Bavière. En décembre, il s’est fait interviewer par le journal allemand Der Spiegel. Et, aujourd’hui, il s’avère que certains milieux allemands influents ne verraient pas d’un mauvais œil une scission de la Flandre.

Dans l’influent journal boursier Frankfurter Allgemeine Zeitung du 10 janvier, le journaliste Dirk Schümer témoigne toute sa compréhension à l’égard des séparatistes flamands : « L’historien De Wever n’a-t-il pas raison quand il dit que l’État belge a échoué, 180 ans après sa création, parce que la minorité francophone ne veut pas accepter les demandes de la majorité flamande de la population ? (…) Ça a l’air une plaisanterie, que le centre vital d’un marché européen multilingue et multiculturel puisse s’écrouler sur des futilités comme BHV. Comment l’Europe pourra-t-elle jamais être le symbole d’un système de multilinguisme et d’ouverture culturelle alors que, après presque 200 ans, les Belges enterrent en silence leur projet de diversité ? (…) Donc, la désintégration de cet État européen modèle ne dépend plus que des coûts à moyen terme d’une scission. Personne ne versera plus une larme pour cette Belgique. (…) Tout est en mouvement, sur ce continent. Les nations ne sont pas éternelles. Mais les langues et les traditions s’avèrent incroyablement tenaces. Dans une économie mondialisée, un État peut devenir superflu en transférant ses compétences à une institution supranationale, alors que les régions et les communes peuvent faire le reste du travail. »

L’emprise allemande sur l’Europe

Dans l’article du Frankfurter Allgemenine Zeitung, on retrouve mot pour mot l’argumentation du courant, au sein du patronat allemand, qui plaide pour une Europe des régions. L’un des pionniers de ce courant n’est autre qu’Otto de Habsbourg, descendant de l’ancienne dynastie austro-hongroise et représentant de l’aile droite de la démocratie chrétienne allemande. Il est le président du fameux « groupe de Locarno », qui est à peu près l’égal de « In de Warande », un groupe de réflexion des patrons séparatistes flamands. Le groupe soutient les mouvements séparatistes en Italie, en France, en Espagne, en Belgique, dans les Balkans et l’Europe de l’Est et il est à la base d’une charte des peuples européens dans laquelle le concept d’« ethnie » est repris conjointement au concept de « peuple » et bel et bien en opposition au concept de « nation ». Si l’Europe se composait d’une grande Allemagne homogène, avec à côté tout un patchwork de petites régions et minuscules États séparés, alors, l'emprise de l’Allemagne sur l’Europe serait assurée.
Spéculer sur la fin de la Belgique

Dans les milieux financiers allemands, on spécule donc sur une fin rapide du pays. la Flandre pourrait ainsi devenir un « État partiel », un Land de l’Allemagne, même si son indépendance formelle est déjà claire pour le magazine allemand on-line www.german-foreign-policy.com. « Un nouvel État vassal », dit le titre d’un article.

Déjà aujourd’hui, la Flandre est étroitement liée à l’Allemagne et elle cherche à étendre encore ces relations. En 2010, l’université d’Anvers a connu une « année de l’Allemagne », dans le but d’étendre la collaboration avec les entreprises allemandes actives en Flandre. En 2009, le volume commercial entre la Flandre et l’Allemagne atteignait presque 50 milliards d’euros. Des entreprises allemandes ont de considérables investissements en Flandre : Bayer, BASF et Evonik à Anvers. Le port d’Anvers, le second d’Europe après Rotterdam, est d’une grande importance pour l’industrie allemande.
L’indépendance est une illusion

« Nous voulons rapprocher encore plus l’Allemagne de la Flandre et la Flandre de l’Allemagne », disait l’ambassadeur d’Allemagne en Belgique lors d’un « débat sur l’Allemagne » tenu à l’université d’Anvers le 10 mai dernier.

« Il ne fait aucun doute », disait un journal grec, « qu’une Flandre indépendante se muera en État satellite de l’Allemagne1. »

« Une Flandre indépendante, mais dépendante de Berlin, tel était déjà, avant la Premier Guerre mondiale, le but de la politique étrangère allemande. Quand, en 1916, l’objectif de guerre visant à dégrader économiquement toute la Belgique en une province allemande fut jugé irréalisable, le chancelier impérial Theobald von Bethmann Hollweg suggéra : « Via une forte stimulation du “Flamentum” (le nationalisme flamand, NdlR), ne pourrions-nous pas renforcer notre position en Belgique ? » La même stratégie fut encore répétée durant la Seconde Guerre mondiale, via la collaboration d’une grande partie du mouvement nationaliste flamand avec l’Allemagne nazie.

Qu'une partie de l’Allemagne patronale de droite reprenne ouvertement, aujourd’hui, le discours séparatiste flamand, n’est donc pas anecdotique. Cela prouve en tout cas une chose : dans ces milieux, on réfléchi déjà à une possible indépendance flamande.

1. www.ethnos.gr  1er avril 2010. 
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01/01/2011

[A propos d’attentats dits "anarchistes"]

par Irène Pereira publié par agoravox le 30 décembre 2010

Le rôle du chercheur en sciences sociales face aux questions sensibles n’est pas de prétendre avoir des révélations ou des informations exclusive à dévoiler, mais de désamorcer les fantasmes, d’expliquer et de déjouer les amalgames afin de permettre aux citoyens, contre l’agitation de peurs, d’exercer leur réflexion.

En tant que sociologue ayant travaillé et publié sur l'anarchisme, je reçois actuellement des sollicitations de journalistes me demandant s'il existe un réseau anarchiste international européen prêt à commettre des attentats.
Je constate par ailleurs la publication d'articles où des universitaires suggèrent l'existence d'une coordination anarchiste européenne clandestine et où des journalistes titrent comme ceux du Figaro : "Cette mouvance anarchiste qui empoisonne l'Italie" (24/12/10).

L’éthique du chercheur en sciences sociales

Les journalistes ont parfois tendance à penser que les scientifiques peuvent s'exprimer sur tous les sujets et malheureusement ils trouvent des chercheurs disposés à leur faire croire que c'est le cas.

Or on peut se demander actuellement comment des universitaires dans leur bureau pourraient prétendre connaître les dessins cachés d'organisations clandestines dites anarchistes. Un moment de réflexion, et non de recherche de sensationnalisme et d'agitation des peurs, pourrait bien laisser penser que quel que soit la nature de tels groupes, il doivent certainement cultiver le secret et qu'il est inutile d'aller voir des scientifiques pour obtenir des informations exclusives et inédites sur les dessins de ces groupes. Une telle demande tend à confondre le sociologue avec l'indicateur de police infiltré. Les scientifiques n'ont rien à dire là dessus parce que tout simplement on se doute bien que des groupes clandestins n'accordent pas d'entretiens à des sociologues.

Si un scientifique peut et doit s'exprimer sur un tel sujet dans les médias, c'est bien pour tenter de désamorcer les fantasmes des journalistes ou des citoyens sur ce type de questions et non pour les faire enfler.

De quelques remarques de bon sens qu'il est utile de rappeler

Par conséquent, il me semble important de rappeler quelques éléments :

- Les revendications d'attentats, les accusations et les enquêtes sur ces sujets doivent nous inciter à la prudence. Nous avons pu constater par exemple encore récemment avec l'affaire Tarnac que la détermination des auteurs des actes n'est pas si simple que peut le laisser présumer les revendications. L'affaire de la Piazza Fontana en Italie en 1969 montre comment ces affaires peuvent être particulièrement embrouillées puisque dans celle-ci des anarchistes ont d'abord été accusés avant que la piste de néo-fascistes ne soit envisagée.

- La notion d'anarchiste dans les médias tend à désigner bien souvent de manière simple des groupes clandestins qui commettent des attentats sans se préoccuper du fait qu'il existe nombre de militants qui se revendiquent au grand jour comme anarchistes et qui n'appellent pas à des attentats. Pour ces derniers être anarchistes, c'est par exemple être syndicalistes ( les anarcho-syndicalistes) ou mettre en place des projets culturels autour de l'anarchisme.

La notion d'anarchisme est une notion complexe qui recouvre des courants différents.
Ainsi dans un texte de janvier 2004, la Fédération anarchiste italienne, au sujet des conceptions qui seraient revendiqués par la Fédération anarchiste informelle lors d'attentats ayant eu lieu en 2003, exprimait une conception différente de l'anarchisme, attachée à une activité au grand jour cherchant le lien avec la population et non pas à se couper d'elle par des activités clandestines.

- Ce sont les mêmes raccourcis et amalgames qui tendent à réduire la notion anarchiste d'action directe à des attentats alors qu'elle désigne toute action sans l'intermédiaire de représentants politiques. Sa principale forme était autrefois la grève et aujourd'hui elle se traduit bien souvent également par la désobéissance civile non-violente.

- Dernier point qu'il me semble important de souligner, c'est que l'agitation des peurs et les amalgames ont pu être utilisés par le passé et encore actuellement par des gouvernements pour édicter des législations réduisant les libertés publiques et les libertés militantes, que l'on se souvienne par exemple des Lois scélérates durant la Belle époque, permettant ainsi la répression de militants n'ayant rien à voir avec de troubles histoires d'attentats.

Irène Pereira

Irène Pereira est co-fondatrice de l'IRESMO (Institut de recherche sur le syndicalisme et les mouvement sociaux) et auteure entre autres de : Anarchistes (La ville Brûle, 2009) et L'anarchisme dans les textes ( à paraître en février 2011 aux éditions Textuel).
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