13/10/2012

[Grèce, berceau d’un autre monde]

par Raoul Vaneigem et Yannis Youlountas,publié par inventin mars 2012

Pour un soutien au combat du peuple grec
et pour une libération immédiate des manifestants emprisonnés.

Non, bien que dramatique, ce qui se déroule en Grèce n'est pas une catastrophe. C'est même une chance. Car le pouvoir de l'argent a, pour la première fois, dépassé allègrement le rythme jusque-là progressif, méticuleux et savamment organisé de la destruction du bien public et de la dignité humaine. Et ce, sur une terre aussi réputée pour sa philosophie de vie aux antipodes du modèle anglo-saxon que pour sa résistance inlassable aux multiples oppressions qui ont tenté de la mettre au pas. Le Grec ne danse pas et ne dansera jamais au pas de l'oie ni en courbant l'échine, quels que soient les régimes qu'on lui impose. Il danse en levant les bras comme pour s'envoler vers les étoiles. Il écrit sur les murs ce qu'il aimerait lire ailleurs. Il brûle une banque quand elle ne lui laisse plus les moyens de faire ses traditionnelles grillades. Le Grec est aussi vivant que l'idéologie qui le menace est mortifère. Et le Grec, même roué de coups, finit toujours par se relever.

Oui, l'Europe de la finance a voulu faire un exemple. Mais dans sa hargne à frapper le pays qui lui semblait le plus faible dans la zone Euro, dans sa violence démesurée, son masque est tombé. C'est maintenant, plus que jamais, le moment de montrer du doigt à tous son vrai visage : celui du totalitarisme. Car il s'agit bien de cela. Et il n'y a qu'une seule réponse au totalitarisme : la lutte, tenace et sans concession, jusqu'au combat s'il le faut, puisque l'existence même est en jeu. Nous avons un monde, une vie, des valeurs à défendre. Partout dans les rues, ce sont nos frères, nos sœurs, nos enfants, nos parents, qui sont frappés sous nos yeux, même éloignés. Nous avons faim, froid, mal avec eux. Tous les coups qui sont portés nous blessent également. Chaque enfant grec qui s'évanouit dans sa cour d'école nous appelle à l'indignation et à la révolte. Pour les Grecs, l'heure est venue de dire non, et pour nous tous de les soutenir.

Car la Grèce est aujourd'hui à la pointe du combat contre le totalitarisme financier qui partout dans le monde détruit le bien public, menace la survie quotidienne, propage le désespoir, la peur et la crétinisation d'une guerre de tous contre tous. Au-delà d'une colère émotionnelle qui se défoule en détruisant des symboles d'oppression se développe une colère lucide, celle de résistants qui refusent de se laisser déposséder de leur propre vie au profit des mafias bancaires et de leur logique de l'argent fou. Avec les assemblées de démocratie directe, la désobéissance civile, le mouvement « Ne payons plus » et les premières expériences d'autogestion, une nouvelle Grèce est en train de naître, qui rejette la tyrannie marchande au nom de l'humain. Nous ignorons combien de temps il faudra pour que les peuples se libèrent de leur servitude volontaire mais il est sûr que, face au ridicule du clientélisme politique, aux démocraties corrompues et au cynisme grotesque de l'Etat bankster, nous n'aurons que le choix – à l'encontre de tout affairisme – de faire nos affaires nous-mêmes.

La Grèce est notre passé. Elle est aussi notre avenir. Réinventons-le avec elle !

En 2012, soyons tous Grecs !
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12/07/2012

[Lettre du voyant]

par Arthur Rimbaud - adressé à Paul Demeny - 15 mai 1871

Lettres dites "du Voyant"

À Douai.
Charleville, 15 mai 1871.

    J’ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle. je commence de suite par un psaume d’actualité :


CHANT DE GUERRE PARISIEN

Le Printemps est évident, car
Du cœur des Propriétés vertes
Le vol de Thiers et de Picard
Tient ses splendeurs grandes ouvertes.

O mai ! Quels délirants cul-nus !
Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières,
Ecoutez donc les bienvenus
Semer les choses printanières !

Ils ont schako, sabre et tamtam
Non la vieille boîte à bougies
Et des yoles qui n’ont jam…jam…
Fendent le lac aux eaux rougies !…

Plus que jamais nous bambochons
Quand arrivent sur nos tanières
Crouler les jaunes cabochons
Dans des aubes particulières.

Thiers et Picard sont des Eros
Des enleveurs d’héliotropes
Au pétrole ils font des Corots.
Voici hannetonner leurs tropes…

Ils sont familiers du grand truc !…
Et couché dans les glaïeuls, Favre,
Fait son cillement aqueduc
Et ses reniflements à poivre !

La Grand-Ville a le pavé chaud
Malgré vos douches de pétrole
Et décidément il nous faut
Nous secouer dans votre rôle…

Et les ruraux qui se prélassent
Dans de longs accroupissements
Entendront des rameaux qui cassent
Parmi les rouges froissements.

A. Rimbaud.


— Voici de la prose sur l’avenir de la poésie -Toute poésie antique aboutit à la poésie grecque ; Vie harmonieuse.

— De la Grèce au mouvement romantique, — moyen-âge, — il y a des lettrés, des versificateurs. D’Ennius à Théroldus, de Théroldus à Casimir Delavigne, tout est prose rimée, un jeu, avachissement et gloire d’innombrables générations idiotes : Racine est le pur, le fort, le grand. — On eût soufflé sur ses rimes, brouillé ses hémistiches, que le Divin Sot serait aujourd’hui aussi ignoré que le premier venu auteur d’Origines. — Après Racine, le jeu moisit. Il a duré deux mille ans !
Ni plaisanterie, ni paradoxe. La raison m’inspire plus de certitudes sur le sujet que n’aurait jamais eu de colères un jeune-France. Du reste, libre aux nouveaux ! d’exécrer les ancêtres : on est chez soi et l’on a le temps.
On n’a jamais bien jugé le romantisme ; qui l’aurait jugé ? les critiques !! Les romantiques, qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l’œuvre, c’est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ?
Car Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène.
Si les vieux imbéciles n’avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n’aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ! ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s’en clamant les auteurs !
En Grèce, ai-je dit, vers et lyres rhythment l’Action. . Après, musique et rimes sont jeux, délassements. L’étude de ce passé charme les curieux : plusieurs s’éjouissent à renouveler ces antiquités : — c’est pour eux.

L’intelligence universelle a toujours jeté ses idées, naturellement ; les hommes ramassaient une partie de ces fruits du cerveau : on agissait par, on en écrivait des livres : telle allait la marche, l’homme ne se travaillant pas, n’étant pas encore éveillé, ou pas encore dans la plénitude du grand songe. Des fonctionnaires, des écrivains : auteur, créateur, poète, cet homme n’a jamais existé !
La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend. Dès qu’il la sait, il doit la cultiver ; cela semble simple : en tout cerveau s’accomplit un développement naturel ; tant d’égoïstes se proclament auteurs ; il en est bien d’autres qui s’attribuent leur progrès intellectuel ! — Mais il s’agit de faire l’âme monstrueuse : à l’instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme s’implantant et se cultivant des verrues sur le visage.
Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant.
Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu ! Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables : viendront d’autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé !

— la suite à six minutes -

Ici j’intercale un second psaume,

hors du texte : veuillez tendre une oreille complaisante, — et tout le monde sera charmé. — J’ai l’archet en main, je commence :

MES PETITES AMOUREUSES

Un hydrolat lacrymal lave
  Les cieux vert-chou :
Sous l’arbre tendronnier qui bave,
  Vos caoutchoucs.

Blancs de lunes particulières
  Aux pialats ronds,
Entrechoquez vos genouillères,
  Mes laiderons !

Nous nous aimions à cette époque,
  Bleu laideron :
On mangeait des œufs à la coque
  Et du mouron !

Un soir, tu me sacras poète,
  Blond laideron.
Descends ici que je te fouette
  En mon giron ;

J’ai dégueulé ta bandoline
  Noir laideron ;
Tu couperais ma mandoline
  Au fil du front.

Pouah ! mes salives desséchées
  Roux laideron,
Infectent encor les tranchées
  De ton sein rond !

O mes petites amoureuses,
  Que je vous haïs !
Plaquez de fouffes douloureuses,
  Vos tétons laids !

Piétinez mes vieilles terrines
  De sentiment ;
Hop donc soyez-moi ballerines
  Pour un moment !…

Vos omoplates se déboîtent,
  O mes amours !
Une étoile à vos reins qui boitent
  Tournez vos tours.

Et c’est pourtant pour ces éclanches
  Que j’ai rimé !
Je voudrais vous casser les hanches
  D’avoir aimé !

Fade amas d’étoiles ratées,
  Comblez les coins
- Vous creverez en Dieu, bâtées
  D’ignobles soins !

Sous les lunes particulières
  Aux pialats ronds
Entrechoquez vos genouillères,
  Mes laiderons !

A. R.           

Voilà. Et remarquez bien que, si je ne craignais de vous faire débourser plus de 60 c. de port, — Moi pauvre effaré qui, depuis sept mois, n’ai pas tenu un seul rond de bronze ! — je vous livrerais encore mes Amants de Paris, cent hexamètres, Monsieur, et ma Mort de Paris, deux cents hexamètres ! — Je reprends :
Donc le poète est vraiment voleur de feu.
Il est chargé de l’humanité, des animaux même ; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions ; si ce qu’il rapporte de là-bas a forme, il donne forme : si c’est informe, il donne de l’informe. Trouver une langue ;
— Du reste, toute parole étant idée, le temps d’un langage universel viendra ! Il faut être académicien, — plus mort qu’un fossile, — pour parfaire un dictionnaire, de quelque langue que ce soit. Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l’alphabet, qui pourraient vite ruer dans la folie !-
Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité d’inconnu s’éveillant en son temps dans l’âme universelle : il donnerait plus — (que la formule de sa pensée, que la notation de sa marche au Progrès ! Enormité devenant norme, absorbée par tous, il serait vraiment un multiplicateur de progrès !
Cet avenir sera matérialiste, vous le voyez ; — Toujours pleins du Nombre et de l’Harmonie ces poèmes seront faits pour rester.

— Au fond, ce serait encore un peu la Poésie grecque. L’art éternel aurait ses fonctions ; comme les poètes sont citoyens. La Poésie ne rhythmera plus l’action, elle sera en avant.
Ces poètes seront ! Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme, jusqu’ici abominable, — lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! Ses mondes d’idées différeront-ils des nôtres ? — Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons.
En attendant, demandons aux poètes du nouveau, — idées et formes. Tous les habiles croiraient bientôt avoir satisfait à cette demande. — Ce n’est pas cela !
Les premiers romantiques ont été voyants sans trop bien s’en rendre compte : la culture de leurs âmes s’est commencée aux accidents : locomotives abandonnées, mais brûlantes, que prennent quelque temps les rails. — Lamartine est quelquefois voyant, mais étranglé par la forme vieille. — Hugo, trop cabochard, a bien du vu dans les derniers volumes : Les Misérables sont un vrai poème. J’ai Les Châtiments sous la main ; Stella donne à peu près la mesure de la vue de Hugo. Trop de Belmontet et de Lamennais, de Jéhovahs et de colonnes, vieilles énormités crevées.
Musset est quatorze fois exécrable pour nous, générations douloureuses et prises de visions, — que sa paresse d’ange a insultées ! Ô ! les contes et les proverbes fadasses ! Ô les nuits ! Ô Rolla, Ô Namouna, Ô la Coupe ! Tout est français, c’est-à-dire haïssable au suprême degré ; français, pas parisien ! Encore une œuvre de cet odieux génie qui a inspiré Rabelais, Voltaire, jean La Fontaine, ! commenté par M.Taine ! Printanier, l’esprit de Musset ! Charmant, son amour ! En voilà, de la peinture à l’émail, de la poésie solide ! On savourera longtemps la poésie française, mais en France. Tout garçon épicier est en mesure de débobiner une apostrophe Rollaque, tout séminariste en porte les cinq cents rimes dans le secret d’un carnet. A quinze ans, ces élans de passion mettent les jeunes en rut ; à seize ans, ils se contentent déjà de les réciter avec cœur ; à dix-huit ans, à dix-sept même, tout collégien qui a le moyen, fait le Rolla, écrit un Rolla ! Quelques-uns en meurent peut-être encore. Musset n’a rien su faire : il y avait des visions derrière la gaze des rideaux : il a fermé les yeux. Français, panadif, traîné de l’estaminet au pupitre de collège, le beau mort est mort, et, désormais, ne nous donnons même plus la peine de le réveiller par nos abominations !

Les seconds romantiques sont très voyants : Th. Gautier, Lec. de Lisle, Th. de Banville. Mais inspecter l’invisible et entendre l’inouï étant autre chose que reprendre l’esprit des choses mortes, Baudelaire est le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu. Encore a-t-il vécu dans un milieu trop artiste ; et la forme si vantée en lui est mesquine — les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles.
Rompue aux formes vieilles, parmi les innocents, A. Renaud, — a fait son Rolla, — L. Grandet, — a fait son Rolla ; — les gaulois et les Musset, G. Lafenestre, Coran, CI. Popelin, Soulary, L. Salles ; les écoliers, Marc, Aicard, Theuriet ; les morts et les imbéciles, Autran, Barbier, L. Pichat, Lemoyne, les Deschamps, les Desessarts ; les journalistes, L. Cladel, Robert Luzarches, X. de Ricard ; les fantaisistes, C.Mendès ; les bohèmes ; les femmes ; les talents, Léon Dierx, Sully-Prudhomme, Coppée, — la nouvelle école, dite parnassienne, a deux voyants, Albert Mérat et Paul Verlaine, un vrai poète. — Voilà. — Ainsi je travaille à me rendre voyant. -
Et finissons par un chant pieux.

ACCROUPISSEMENTS

Bien tard, quand il se sent l'estomac écoeuré,
Le frère Milotus, un oeil à la lucarne
D'où le soleil, clair comme un chaudron récuré,
Lui darde une migraine et fait son regard darne,
Déplace dans les draps son ventre de curé.

Il se démène sous sa couverture grise
Et descend, ses genoux à son ventre tremblant,
Effaré comme un vieux qui mangerait sa prise ;
Car il lui faut, le poing à l'anse d'un pot blanc,
À ses reins largement retrousser sa chemise !

Or, il s'est accroupi, frileux, les doigts de pied
Repliés, grelottant au clair soleil qui plaque
Des jaunes de brioche aux vitres de papier ;
Et le nez du bonhomme où s'allume la laque
Renifle aux rayons, tel qu'un charnel polypier.
.......................................................

Le bonhomme mijote au feu, bras tordus, lippe
Au ventre : il sent glisser ses cuisses dans le feu,
Et ses chausses roussir, et s'éteindre sa pipe ;
Quelque chose comme un oiseau remue un peu
À son ventre serein comme un monceau de tripe !

Autour, dort un fouillis de meuble abrutis
Dans des haillons de crasse et sur de sales ventres ;
Des escabeaux, crapauds étranges, sont blottis
Aux coins noirs : des buffets ont des gueules de chantres
Qu'entr'ouvre un sommeil plein d'horribles appétits.

L'écoeurante chaleur gorge la chambre étroite ;
Le cerveau du bonhomme est bourré de chiffons.
Il écoute les poils pousser dans sa peau moite,
Et, parfois, en hoquets fort gravement bouffons
S'échappe, secouant son escabeau qui boite...
...........................................................

Et le soir, aux rayons de lune, qui lui font
Aux contours du cul des bavures de lumière,
Une ombre avec détails s'accroupit, sur un fond
De neige rose ainsi qu'une rose trémière...
Fantasque, un nez poursuit Vénus au ciel profond.


Vous seriez exécrable de ne pas répondre : vite car dans huit jours je serai à Paris, peut-être.

Au revoir,

A. Rimbaud.

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06/04/2012

[Contre l’oligarchie, la finance, les médias : que faire ?]

par François Ruffin, publié par Fakir le 15 février 2012

On le sait, désormais : qu’on leur laisse les mains libres, et pour maintenir leurs profits, ils iront jusqu’au bout. Jusqu’au désastre. Comment on va s’y prendre, alors, pour leur retirer le pouvoir ? Mon « Que faire ? » ressemblerait plutôt à « Que ne pas faire ? » Qui ne va pas vous brosser, chers lecteurs, dans le sens du consensus…

« Le changement climatique est déjà en cours, il faut donc s’y adapter. On n’en connaît pas encore l’ampleur mais on sait que le mouvement est inéluctable. »

En ce mois de juillet, ma fille de quinze jours sur les genoux, je regarde i-Télé. À l’écran, la ministre de l’Écologie, Nathalie Kosciusko-Morizet, se vante que « la France est la première à faire ce ‘plan d’adaptation au changement climatique’. » Et de prévoir, des « constructions de digues », des « essences d’arbres plus résistantes à la sécheresse ».
On en est là.
Nous sommes invités non plus, comme hier, à « combattre les changements climatiques ». Même plus à « limiter ces variations climatiques + 1, +2, +3° ». Mais simplement à nous « adapter ». Et bientôt, nous devrons « apprendre à en tirer des avantages »…
On le sait, désormais : ils iront jusqu’au bout.

Ils raseront les forêts. Ils videront les mers des thons, des baleines, des sardines. Ils pressureront les roches. Ils feront fondre les pôles. Ils noirciront l’Alaska. Ils réchaufferont l’atmosphère jusqu’à ébullition. Ils nous vendront un air coté en Bourse. Ils affameront des continents. Ils sauveront les banques avec nos retraites. Ils solderont les routes, les îles, les jardins publics au plus offrant. Ils spéculeront sur nos maisons, notre santé, notre éducation. Ils mettront, à force de stress, la moitié des travailleurs sous antidépresseurs – et l’autre moitié au chômage. Ils lèveront des impôts sur nos égouts, nos chaussettes, notre haleine – plutôt que de toucher à leurs bénéfices.
Le doute n’est plus permis : qu’on les laisse faire, et tout ça ils le feront. Voilà leur programme pour ne rien changer, ou si peu. Pour préserver leurs privilèges, leurs dividendes, leurs jets privés, leurs allers-retours en classes affaires. Pour se bâtir des ghettos sociaux, sécuritaires, climatiques – où les plus riches de nos enfants, les plus serviles, les plus laquais, seront admis en leur compagnie.
Ils nous mènent là, tout droit.


Comment on va faire, alors, pour leur retirer le pouvoir – et donc pour le prendre ? Je me pose la question, là, sérieusement, pas en l’air, et je vous la pose : quel est notre plan d’attaque pour, pas simplement opposer des résistances, éparses, épisodiques, contre une mesure injuste, contre un aéroport qui ouvre, contre un hôpital qui ferme, etc. mais bien pour que cesse le règne de cette bande organisée ?
C’est une question ambitieuse, certes, mais nécessaire. Et ce qui me surprend, à vrai dire, c’est moins ma prétention d’aujourd’hui que notre longue modestie d’hier : que cette question, nous l’ayons si longtemps évitée. Qu’elle n’arrive qu’après douze années de Fakir et 52 numéros. Qu’on ait, dix fois, cent fois, rencontré des ouvriers déprimés, des intérimaires surdiplômés en attente d’une mission de cariste, des jeunes qui traînent leur désarroi d’un club de muscu aux barres de HLM, qu’on ait montré en face les méchants à millions, les François Pinault, Bernard Arnault, Laurence Parisot, « la France de tout en haut », mais sans se demander, un jour, pour de bon : comment on les abat, ces tyrans de l’argent ? Bref, que ce point-clé ne soit guère abordé, ou à peine, dans les réunions publiques d’ATTAC, des « intersyndicales de lutte », etc.
Notre modestie a ses raisons.

Nous sortons à peine d’une longue convalescence politique – encore trop affaiblis pour songer, vraiment, au pouvoir et à sa conquête. On doit s’y mettre, pourtant. Dans les temps troublés qui s’annoncent, il nous faut être prêts.
Sans jouer au prophète, l’histoire gronde à nos portes. Si elle tourne mal, nous aurons notre responsabilité dans cette débâcle. C’est que, collectivement, on se sera montrés impuissants, incapables de surgir, tous ensemble, sur le devant de la scène, pour troubler le cours de leurs intrigues. Nous aurons manqué, nous manquons jusqu’ici, de lucidité, de détermination, de maturité.
Comment ne pas ressentir, avec douleur, la disproportion entre l’immensité de notre tâche et notre médiocre organisation ?
Il nous faut mûrir vite.

À chacune de mes interventions, sur les médias, la guerre des classes, le protectionnisme, la question revient : « À la fin, c’est nous qu’on va gagner, proclame votre slogan. D’accord, mais comment ? » Je botte en touche, d’habitude, du genre « Quand je serai candidat à la présidentielle, je vous préviendrai ». Je vais m’y coller, aujourd’hui, avec la conscience très nette de mes lacunes. Avec le sentiment, aussi, de ré-inventer l’eau chaude, un ba-base guère original. Avec la conviction, enfin, que ces pages ne font qu’ouvrir le dossier (qui ne sera jamais fermé).
Mon « Que faire ? », pour l’instant, ressemblerait plutôt un « Que ne pas faire ? ». J’ignore quelle route mène au triomphe – toujours relatif, jamais définitif. Je vois mieux, en revanche, à force de suivre des conflits, ou d’y participer, à force de tâter le pouls militant du pays, à force aussi de lectures, je vois mieux dans quelles impasses on s’enfonce. Combien on aime, parfois, se réconforter avec de faux remèdes, se bercer avec de douces illusions.
Il est temps de dissiper ce brouillard.
D’essayer, du moins.
Dans mon esprit, d’abord.


Que ne pas faire?

Attendre l’écroulement


« De toute façon, tout va s’écrouler. » En ces semaines où l’euro tremble, où les bourses vacillent, le propos tourne en boucle chez les radicaux. Ce raisonnement, j’en suis familier : étudiant à l’université, je lisais pieusement les éditoriaux de Ignacio Ramonet dans Le Monde diplomatique – qui semblait annoncer, pour très bientôt, un effondrement du capitalisme, nouvelle que j’accueillais avec une moue de scepticisme, mais bon, c’est lui qui savait. Je n’ai plus vingt ans, et cette même promesse – qui déborde toujours dans la presse de gauche – me lasse franchement.

Sous nos yeux, le libéralisme s’est bel et bien “kraché” en 2008. Et alors, qu’avons-nous vu ? La finance s’est remise sur pieds, presque intacte, avec nos deniers. De crise en crise, au XXème siècle, le capitalisme s’est effondré dix fois. Et alors ? Comme un serpent qui fait sa mue, il a juste changé de peau.
Ce fatalisme optimiste témoigne de notre paresse, ou plutôt de notre impuissance : nous n’aurions rien à construire, juste à attendre la chute d’un système. Passivement. En observateurs. Applaudissant de l’extérieur que le fruit libéral, non plus mûr, mais pourri, nous tombe tout cuit dans le bec. Mais s’il suffisait de ça, nous l’aurions ramassé, déjà, le pouvoir, après l’épisode des « subprimes ». Nous leur aurions vidé les poches, aux actionnaires. Nous les aurions descendus de leur trône, les PDG les banquiers les traders – qui ont démontré leur faillite, éthique comme pratique.
Ils règnent toujours.

C’est que, jusqu’alors, nous n’avons pas de bras. Nous sommes comme des manchots bavards, des estropiés de la politique, ponctuant l’actualité d’ « on vous l‘avait bien dit », mais sans mains assez puissantes, assez conscientes, pour leur vider les poches, pour les descendre de leurs stèles, pour ramasser ce pouvoir. Sans instrument à saisir, bien contondant, pour, lorsqu’ils s’affalent, les maintenir à terre – et refaire la loi.


Que ne pas faire?

Attendre la fin du pétrole


Ce passivisme a aussi sa variété écologiste : « Avec la fin du pétrole, qu’on le veuille ou non, il faudra bien que ça change. »
Mais qu’on les laisse faire, et avant cette « fin du pétrole », ils auront foré l’Antarctique, l’Amazonie, ils auront troué le globe pire que des mites. Qu’on les laisse faire, et ils remplaceront l’or noir par d’autres énergies, plus dangereuses comme le nucléaire, plus polluantes comme le charbon. Qu’on les laisse faire, et l’ « après pétrole » ne sera guère plus égalitaire, guère plus écologique.
Aucune fatalité historique, ici non plus : la disparition d’une matière première ne promet, en soi, aucun « lendemain qui chante ». Tout dépend – là encore – de ce que les forces sociales en feront, le meilleur ou le pire.


Que ne pas faire?

Attendre la Révolution


« Ils ne cherchent pas une révolution, mais une révélation. » Saul Alinsky, grand activiste américain, déclarait ça, dans son Manuel de l’animateur social. Et à entendre des camarades, en effet, parfois, on a l’impression d’une mystique : comme si le mot « Révolution » contenait, en soi, le paradis. Comme si cette Révolution nous tomberait dessus par miracle, comme un éclair fend le ciel, mondiale même, et que dans l’instant même, la Justice resplendirait, le lait et le miel couleraient d’une corne d’abondance, toutes les difficultés soudain résolues.

Je ne partage pas cette vision céleste. Un processus révolutionnaire s’inscrit dans la durée – et s’écrit dans la douleur. Aucune « lutte finale » ne clôt l’histoire : elle se poursuit, avec ses incertitudes, ses découragements, ses tragédies, ses fulgurances. Et au lendemain d’une révolution, une autre est à préparer – comme Sisyphe remontant son rocher.

Sans attendre cette grande explosion, cette Révolution à majuscule, nous soutiendrons tous les petits progrès, toutes les mesures qui – à défaut d’abattre le capitalisme et d’amener le Nirvana sur Terre – diminuent la précarité, réduisent le temps de travail, desserrent l’étreinte de la finance. Non pas seulement (mais ce n’est pas rien !) pour les améliorations, très concrètes, apportées à l’existence des jeunes, des femmes, des salariés. Surtout, pour la confiance que ces victoires d’étapes restaurent, la confiance des travailleurs dans leurs propres forces – comme un appétit de conquêtes qui se rouvre.


Que ne pas faire?

Attendre que ça pète


Cet attentisme a sa variante sociale : le çavapétisme. « Ca va finir par péter, on est tombés tellement bas. Ou alors, il faut attendre qu’on tombe encore plus bas ? » On peut tomber bien plus bas, et sans sursaut à la clé. Qu’on observe Haïti : à force de désastres politiques, économiques, climatiques, il ne reste de cette île qu’un champ de ruines – sans, à l’horizon, le moindre « grand soir ».

Admettons que ça pète, même, un jour.
Ça a pété chez les Contis, après tout, et quelques imprimantes ont bien volé à la sous-préfecture de Compiègne. Des voitures ont cramé, par centaines, à l’automne 2005 dans les banlieues françaises. Elles brûlent aujourd’hui en Angleterre. Mais les jacqueries ne font pas des révolutions, ces révoltes ne suffisent pas – très loin de là – à transformer un ordre solidement établi.

C’est à la lumière de ce spontanéisme, pourtant, que nous relisons notre histoire : en 1789, la colère du peuple aurait « explosé » et porté la Grande Révolution. C’est oublier l’essentiel : la lente montée en puissance, auparavant, économique, idéologique, de la bourgeoisie. Qui s’est sentie assez forte, alors, assez implantée dans le pays, non seulement pour refuser un nouvel impôt royal, mais pour faire sécession, pour se déclarer « Assemblée nationale » hors des États Généraux – et se prétendre alors la Nation à elle seule. Pour, finalement, contre l’aristocratie et l’Église, s’appuyer sur le prolétariat parisien et les paysans des campagnes – en s’efforçant, ensuite, de les calmer.

Même au présent, on se trompe – ou l’on se ment. Ainsi pour la grève générale, en Guadeloupe. On aimait croire ça, dans la gauche radicale, que le LKP avait « surgi d’un coup », qu’une « étincelle avait mis le feu au baril » – et qu’il ne manquait donc, à nous également, que cette étincelle, ce hasard presque.
En se rendant sur l’île, un été, c’est tout l’inverse que nous avons découvert. Nul remède secret, aucune potion magique, mais la patiente construction d’une organisation. Des années à bâtir l’UGTG, un syndicat d’ « action de masse » et de « lutte des classes ». Le recrutement de militants, dans des mini-réunions, sous des néons blafards. Des tractages dans les courses cyclistes, sur les marchés, à la sortie des cimetières. Jusqu’à obtenir des scores écrasants aux élections prud’homales. Il a fallu tout ça, avant de bâtir la Ligue Kont la Pwofitation, avant de sonder les cœurs antillais, avant de lancer une grève générale – qui ne se décrète pas comme on jette les dés.

À nous de rompre avec cette illusion : que de la crise naîtra forcément une révolte. Que les foules se mobiliseront spontanément.



Que ne pas faire?

Cracher sur les syndicats


Voici un échange copié-collé – avec la syntaxe d’origine – depuis http://reelledemocratie.fr, le site des Indignés français :

User 7 : Les prochaines mesures d’austérité tomberont à la rentrée, il faudra tout faire pour s’organiser sans les syndicats
User 24 : les syndicats sont aux bottes de politiques !
User 110 : idem les syndicats ne feront rien par peur de ne plus gérer la situation cf l’an dernier en france, donc il n’y aura plus de manif grosse, et puis cela leur coute cher, ils gaspillent bref, c’est nous ensemble sans parti, ni syndic
User 15 : les syndicats sont corrompus OUVREZ LES YEUX.

Avec pareils enfantillages, le mouvement social ne se tire pas une balle dans le pied, mais se coupe carrément les deux bras. Parce que, faut pas déconner : qui, en France, est encore capable d’orchestrer une manif de masse ? Les syndicats. Grâce à quoi, l’an dernier, des millions de salariés ont protesté ensemble contre la réforme des retraites ? À l’intersyndicale. Quels secteurs se sont trouvés à la pointe de cette bataille, alignant les jours et les semaines de grève ? Les raffineries, les dockers, les cheminots, c’est-à-dire dans ces bastions où les syndiqués – particulièrement CGT – se recrutent en nombre, sur une ligne combative. Et quelles sont les villes qui, bien souvent, deviennent un point de résistance ? C’est là où, au Havre, à Marseille, à Albertville, sur la Zone industrielle d’Amiens, subsiste une Union Locale accrocheuse. Et si nous avons perdu, l’an dernier, c’est simplement que ces forces-là ont manqué.

Ca serait des vieux machins, malgré tout ? À ranger aux oubliettes de l’histoire ?
Mais qu’on les compare, alors, avec des initiatives « modernes », elles, ces « nouvelles formes de lutte » tant vantées. Imitant le « No Berlusconi Day », 55 blogueurs montent un « No Sarkozy Day », avec 388 000 membres sur Facebook, soutenus par Siné Hebdo, et visent un million de personnes dans les rues : on en comptera un millier à Paris, quelques dizaines à Lille, Strasbourg, Angoulême, etc. Le bide. Éric Cantona lançait, presque malgré lui, l’opération « Je vide mon compte.com », et là encore, 38 000 fans se rassemblaient sur Facebook, la planète finance devait trembler. Mais le 7 décembre 2010 venu, les banques n’enregistrèrent « aucune activité particulière », pas même à Albert (Somme) où résidait l’ancien attaquant (et égérie de L’Oréal-Bettencourt). Fiasco. Quant aux Indignés, importés d’Espagne, ils étaient « quelques dizaines » pour prendre la place de la Bastille, ce 14 juillet 2011. Autant de médias, heureusement, étaient présents.

Nous ne mépriserons pas ces sympathiques initiatives, menées par des gens sympathiques – et qui sèment des graines. Surtout, nous saluerons ces associations qui portent de longs combats, loin des feux de paille médiatiques : ATTAC pour la taxation des capitaux, Survie contre la Françafrique, Sortir du Nucléaire… M’enfin, quant aux luttes sociales, qu’on ne lâche pas la proie pour l’ombre : les syndicats sont là, comme un marteau, rouillé peut-être, mais toujours à portée de main. Qu’on s’en saisisse.

On peut – on doit, même – critiquer leur bureaucratie, pointer leurs ambiguïtés, dénoncer leurs ramollissements. Y a besoin, oui, d’apporter de l’air frais dans les « UD » (les Unions Départementales), d’ouvrir bien grand leurs fenêtres, de réveiller les permanents endormis, de déborder les ronds-de-cuir avec énergie. À Fakir, nous y avons consacré un dossier, et à l’occasion nous le ferons encore. Mais pas de l’extérieur, pas au cri de « À bas les vieilleries ! » Au contraire : pour préserver cet outil. Pour qu’il soit plus tranchant. Pour qu’il demeure un pilier du salariat – sans qui rien ne bougera.

Attention, prévenait Jean Jaurès il y a un siècle (mais cet avertissement ne nous semble guère daté), « il ne faut pas que les ouvriers laissent seulement à la grande propriété le bénéfice de la force de l’association » – car le Capital, lui, est organisé ! Et le tribun socialiste ajoutait : « Je ne crois pas qu’il nous suffise, en une sorte d’anarchisme moraliste, de susciter de conscience individuelle à conscience individuelle la fierté du juste et du vrai. Il faut forger encore, à l’usage du prolétariat, l’outil de gouvernement et de législation. Il se peut très bien que le premier outil sorti de la forge soit élémentaire et maladroit, souvent réfractaire à notre vouloir. En connaissez-vous, maintenant, un meilleur ? »


Que ne pas faire?

Cracher sur les partis


« Nous ne sommes pas partisans des partis politiques », déclare un Indignado de la Puerta del Sol. Et un manifestant espagnol de renchérir : « Nous ne voulons pas de partis. » C’est une chose de dresser ce constat : aucun parti ne nous représente. Et une autre d’en faire un principe, de transformer un fléau en fierté.
Car partout en Europe, c’est le drame de la période actuelle : avec des affrontements en Grèce, des manifestations en France, des occupations de places en Espagne, etc., le mouvement social s’exprime fortement. Mais, pour son malheur, il ne trouve aucun débouché politique. Et idem, au fond, il y a deux ans en Guadeloupe. Alors, au contraire de ces Indignés, oui, je veux un parti – un lieu où les masses mêlent leurs aspirations, une organisation forte qui effraie nos élites, la voix d’hommes pour porter la colère, l’incarner, la guider, et qu’elle se mue en espoir. Portant, en gros, « un socialisme à visage écolo ».

À l’avenir, oui, peut-être, que nous inventerons des « nouvelles formes de démocratie » (fédération, associations horizontales, communes libres, etc.). Mais dans la lutte présente, nous voulons un parti – même habité par les ambitions personnelles.
Qui garantit, au passage, que ces « nouvelles formes de démocratie » ne se verraient pas miner, et plus vite encore, par les ambitions personnelles ? Quelle institution, dans l’histoire, comptant des milliers d’humains, trop humains, en fut exempte ? La confrontation des idées et des intérêts ressemble rarement à l’univers enchanté de Oui-Oui.

Plus immédiatement, car il ne faut pas fuir cette actualité : nous aspirons à l’unité de la gauche de gauche, avec le NPA, avec les Alternatifs, avec les Objecteurs de Croissance, seule à même d’entraîner un élan populaire – et nous rêvons, pourquoi pas ?, sur une ligne de combat, à un mariage des rouges et des verts. Nous regardons donc avec sympathie l’expérience du Front de Gauche, malgré ses ambiguïtés. Nous espérons que cette force ne se noiera pas dans un opportunisme à courte vue – troquant des convictions contre des maroquins dans les ministères, contre un secrétariat d’État, contre un groupe parlementaire –, mais qu’elle se conservera intacte, grandissante, prête pour assurer la relève.


Que faire?

Après les urnes, la rue


Ni les congés payés, ni les 40 heures, ne figuraient dans le programme du Front Populaire. Et finalement, c’est par 563 voix contre une, à la quasi-unanimité, que les députés votent, au mois de juin 1936, les deux semaines de vacances. Cette avancée, les ouvriers n’osaient qu’à peine l’imaginer, un mois plus tôt. Le patronat la combattait sourdement, et sans mal, depuis plusieurs décennies. La gauche ne l’avait pas inscrite à son ordre du jour… et voilà que même la droite l’accepte au Parlement ! Lorsque le peuple déborde comme un torrent, quelle rive lui résiste ?

C’est la grande leçon de 1936 : face aux industriels, aux banquiers, au mur de l’argent, le bulletin de vote ne pèse pas lourd. Il lui faut, derrière, le torrent des grévistes. C’était, au fond, déjà, la leçon de la Révolution – qui a installé de nouveaux élus, à l’Assemblée Nationale, à la Constituante, à la Convention, mais toujours sous la pression des faubourgs, toujours devant le soulèvement des campagnes. Et c’est la leçon, encore, de ces deux sursauts hémiplégiques : Mai 68, où l’on eut la rue mais pas les urnes, Mai 1981, avec les urnes mais sans la rue…

Ou la gauche marche sur ces deux jambes, ou elle n’avance pas.


Que ne pas faire?

Miser sur les petites solutions locales


« Vous connaissez le colibri ? » Une dame prend la parole, aux Glières, à la fin d’un débat sur Ambroise Croizat. « C’est un petit oiseau qui, lorsqu’éclate un incendie, prend une goutte d’eau et va la jeter sur les flammes. Eh bien, soyons tous des colibris ! Faisons chacun un geste. » Dans la salle, tous les auditeurs approuvent, l’un racontant comment il participe à une AMAP, l’autre comment ils ont sauvé la Poste dans un village de l’est, etc.
Je n’approuve pas.
Bien sûr qu’on peut le faire. Ces engagements locaux nous apportent souvent du bonheur, un sentiment d’utilité plus immédiate. De ces expériences, proches des hommes, naissent des idées neuves. Et dans ces actions concrètes, nous élevons nos capacités, nous acquerrons du sens pratique, nous gagnons en confiance, nous apprenons à gérer, etc. En revanche, ces louables initiatives colportent souvent une illusion nocive : que la somme des solutions locales ferait une solution globale. Que face à l’agriculture productiviste – par exemple – nous n’aurions qu’à récupérer trois hectares en bio ici, cinq hectares là, sans exiger, avant tout, des lois, des lois sur les produits phytosanitaires, des lois sur l’irrigation, des lois sur l’élevage des porcs, des lois sur l’usage des hormones – et des sanctions sévères pour les contrevenants. Que face aux médias dominants – au hasard – nous n’aurions qu’à défendre les feuilles de choux alternatives, Fakir, Le Postillon, CQFD, Article 11, et non à imposer la socialisation de TF1, l’éclatement du groupe Lagardère, la confiscation de la presse Dassault. Bref, que face à un Capital organisé à l’échelle nationale, européenne, voire planétaire, nous n’aurions qu’à multiplier les résistances clairsemées.
Tout cela, faisons-le. Soit. Mais en même temps, dépassons cette courte vue. Sans quoi nous optons d’emblée pour la défaite : on se maintiendra à la marge, oui, certes, mais nous leur cédons le centre du terrain. Nous leur laissons la plus grande part du gâteau – et les mains libres pour nous étrangler.


Que ne pas faire?

Refuser le cadre national


Qu’on imagine le Front Populaire, aujourd’hui : « “Deux semaines de congés payés” ? “Quarante heures par semaine” ? Nous, on est avec vous, répondrait Léon Blum à la foule, mais si on le fait tout seul, jamais ça ne va marcher. Donc, nous, socialistes français, on vous a bien entendu. Ce qu’on vous propose, c’est qu’au prochain Conseil de l’Union, à Bruxelles, on présente une série de mesures à nos partenaires : pour que ces deux semaines de congés payés, cette loi des quarante heures, s’imposent (pas tout de suite mais bientôt) dans tous les états. Qu’on fasse une Europe sociale ! »
Qu’on rejoue 1789, pourquoi pas : « Une “Assemblée nationale”, vous réclamez ça ? “Qui déciderait à la place du roi” ? Très bien, non, très bien, je le note. Voire “plus de roi du tout” ? Une quoi ? Une “République” ? Alors, bon, je comprends votre colère, on va tout mettre sur la table lors du prochain sommet, mais je tiens à vous prévenir : je ne suis pas certain que la Prusse sera cent pour cent d’accord. L’Autriche-Hongrie n’en parlons pas. À mon avis, si on veut un régime républicain, si on le veut vraiment, il faut se donner le temps de convaincre nos voisins et que, lentement, toute l’Europe s’y mette. Ça prendra du temps, sans doute, mais c’est le seul chemin. »

Voilà comment ils ont arrêté l’Histoire. Comment ils ont tiré le frein à main du progrès. C’est une leçon d’impuissance, que même des révolutionnaires répandent, au fond, pariant sur des révoltes européennes, voire mondiales – sinon rien. Une révolution à l’échelle d’un pays, voilà qui serait devenu impensable. Ou pire : de droite, digne de Pétain. On peut « penser global » (et aspirer à une « mondialisation solidaire »), on peut « agir local » (et participer à une AMAP), mais plus national.
Heureusement, néanmoins, heureusement que le Venezuela n’a pas attendu l’approbation de la Colombie, du Chili, voire des États-Unis pour secouer son joug ! Et finalement, entraîner l’Amérique du Sud. Heureusement que la Tunisie n’attend pas l’Algérie, le Maroc, l’Égypte, la Syrie pour se débarrasser de son dictateur ! Et finalement, entraîner l’Afrique du Nord derrière elle.

L’ordre international, c’est toujours l’ordre.
Un pays n’existe, ne devient grand, que par le trouble qu’il y sème, par les questions qu’il pose au monde. La France, comme un volcan, a craché des flammes d’espoir, en 1792, 1830, 1848, 1871, mettant toutes les monarchies en émoi – avec, contre elle, les faux assignats, la fuite des capitaux, les armées à nos frontières, la trahison des généraux. Autant de points d’appui, ailleurs, en Europe, sur d’autres continents, pour les rebelles qui ne se résignent pas, pour les hommes qui n’opinent pas devant le présent d’un éternel « c’est comme ça ». Tout comme la Russie de 1917, malgré tout, malgré la suite, a ouvert une brèche pour les écrasés des tranchées et d’après. Tout comme le Cuba de 1957 pour le Tiers-monde. Tout comme la Guadeloupe de 2009 pour la métropole. Tout comme, jadis, l’Angleterre et son Habeas Corpus pour notre bourgeoisie, etc.

Attendre que la colère se lève en Italie, en Allemagne, en Angleterre, voire en Inde ou en Chine, c’est se condamner, alors, à une Histoire qui fait du sur place. Qui pourrit sur pied. Quand je crois, moi, en la matière, à l’unilatéralisme.
À une sécession qui fait école.


Que ne pas faire?

Miser sur la grande solution globale


« Un échec lamentable », ont regretté les écologistes après le sommet de Copenhague, à l’automne 2009. Et ils se sont dits « déçus », « consternés », « écœurés de l’incapacité des pays riches à s’engager ». Qu’en escomptait-on ? Si ces grands-messes internationales apportent des petits-mieux – même infimes – , c’est déjà ça. Mais comment avance l’Histoire – lorsqu’elle avance, plutôt que de reculer ? Parce que les Grands se réunissent à Washington, à Pittsburgh, à Deauville, et décident ensemble que, tiens, cette année, on va accorder une retraite décente à tous nos travailleurs, partout dans le monde, en même temps ? Ou même parce que des gentilles ONG, de braves militants, se rassemblent à Gênes, à Seattle, à Caracas, et font plein de bruits, plein de manifs, plein de débats, pour que les Grands accordent une retraite décente à tous les travailleurs, partout dans le monde, en même temps ?
Jamais.
Si elle n’est pas déjà perdue, c’est une illusion à perdre.

Les Forums Sociaux Mondiaux ont rythmé les années 2000, de Porto Alegre à Saint-Denis. Ces rencontres, et les manifestations contre l’OMC, le FMI, Davos, qui lui étaient liées, ont mobilisé des hommes par millions, amené à la politique toute une génération, nourri des échanges entre continents, fait fleurir mille envies. Un bilan globalement positif, donc.
S’est néanmoins répandu un leurre : d’ « antimondialiste » auparavant, la gauche a positivé la mondialisation et s’est faite « alter- ». Les théories à la Toni Négri ont dominé les jeunes esprits : contre « l’Empire », se dessinerait un contre-pouvoir planétaire, la « Multitude », sans « peuple » has been, sans « nation » périmée, sans « classe » dépassée, mais une nuée floue à même de « bâtir des alternatives globales ». Bientôt, se promettait-on, une démocratie universelle unirait les citoyens du monde. On peut le viser, comme une utopie lointaine. On doit pourtant constater, concrètement, au présent, que nous en sommes fort éloignés : après dix années de FSM, il n’y a pas l’ombre d’une assemblée délibérative. Pas l’embryon d’un représentant. Pas le début d’un cadre législatif, pour imposer une règle commune au paysan burkinabé et au businessman californien. Quant à la taxation des capitaux, la mesure phare d’ATTAC, elle devait se faire « au niveau international sinon rien ».
Ce fut donc rien.


Que ne pas faire?

Miser sur la consommation citoyenne


C’était à la veille du 21 avril 2002. Je suivais en direct, à Amiens, mon premier plan social – chez Whirlpool, qui délocalisait en Slovaquie.
« Et qu’est-ce que vous envisagez, vous, comme solutions ? j’interrogeais les délégués CGC.
– Nous, on espère beaucoup dans le commerce équitable, m’a confié Pierre-Yves Dorez. Vous connaissez Max Havelaar et le café Méo ?
– Y a un retour, aussi, à l’agriculture bio, l’appuie Cécile Delpirou.
– Regardez la campagne contre les ballons du Mondial, reprend Pierre-Yves, des ballons confectionnés par des gamins afghans ou des prisonniers chinois.
– Demain, l’éthique peut devenir un critère d’achat, prophétise Cécile. Les gens mettront bien 300 F de plus pour un lave-linge fabriqué dans leur pays. »
Ça m’a navré, comme réponse.
Un tel manque de lucidité.
Cette aspiration, je l’ai retrouvée chez un secrétaire d’Union Locale CGT, bien rouge pourtant : la métallurgie fuyait du Vimeu vers la Chine, et qu’envisageait-il, comme remède ? De « coller des étiquettes “Made in Picardie” sur les robinets. » Et dernièrement, encore, sur le parking d’Albertville, comment les caissières d’ED combattaient-elles l’ouverture du dimanche ? « On doit convaincre les clients, un à un, que ce n’est pas bien. »

Que, personnellement, on achète « bio », ou « équitable », ou « Français », parfait. Mais comment transformer cette éthique individuelle en règle collective ? Sitôt franchi le seuil d’une supérette, le citoyen s’évanouit. On réagit avec notre porte-monnaie. On remplit nos chariots de marques tambourinées à la télé. Aucun « civisme des consommateurs » n’a imposé la Sécu. Ou la retraite à 60 ans. Ou la fin du travail des enfants. Ou le repos dominical. Il a fallu des lois pour ça, pour punir les mauvais comportements et encourager les bons. Il nous faudra des lois, encore – et la force de les imposer. Pour que, par exemple, les firmes qui pratiquent le dumping – social, fiscal, environnemental – voient leurs produits tout bonnement interdits de vente.


Que faire?

Nous élever au-dessus de l’époque


Dans Vie et mort de Léon Trotsky, Victor Serge écrit : « Tous les traits de son caractère, de son esprit, de sa vision de la vie appartenait depuis plus d’un siècle à l’intelligentsia révolutionnaire russe. Des dizaines de milliers de combattants les eurent, les avaient à ses côtés (et je n’exclus pas de cette foule beaucoup de ses adversaires). Ces générations l’avaient porté, formé, elles vivaient en lui, et la sienne, produite par les mêmes circonstances historiques, lui était dans son ensemble identique. J’ai tant de noms, tant de visages sous les yeux, en écrivant ces lignes que j’y vois une vérité éclatante. Cette génération, il a fallu la détruire tout entière pour rabaisser le niveau de notre temps. »

J’éprouve l’inverse, aujourd’hui, pour ma part : un très bas niveau de notre temps. En toute franchise, je me sens médiocre parmi des médiocres – avec une faible conscience critique, une logique distordue, une maigre connaissance historique, et pas grand-monde parmi les militants pour me tirer vers le haut. Nous avons des excuses pour ça : à partir des années 80, où l’on apprit à Vivre et penser comme des porcs (selon l’ouvrage lucide de Gilles Châtelet), la fabrique du crétinisme a tourné à plein. Et en particulier quant à la politique : au nom de la modernité, voire de la post-modernité, nous devions faire table rase de toute tradition – c’est-à-dire, au fond, de tout savoir. Orphelins de notre passé. La gauche s’accultura et ne laissa aux jeunes, comme héritage dialectique, qu’un CD de Manu Chao et un tee-shirt de Che Guevara.

C’est toute la marée qui doit désormais remonter, qui remonte déjà. Il faut nous élever au-dessus de nous-mêmes, au-dessus d’une époque qui nous veut vautrés. Que nous embrassions notre histoire, que nous comprenions Mirabeau, Danton, Robespierre, Marat, Babeuf, que nous assimilions les leçons de 1789 et 1793, 1917 et 1936, leurs errements, leurs grandeurs, leurs échecs. Jeté au rebut, Karl Marx est revenu à la mode : c’est au tour de Lénine, désormais, de Jaurès, de Gramsci, de Trotsky, de ces « intellectuels organiques » qui ont voulu le pouvoir, c’est à leurs côtés que nous devons méditer le présent – sans que leur pensée, encore moins leurs actes, n’entre au Panthéon ou dans un mausolée.

Que notre regard s’élargisse, avec générosité, avec ampleur. Que notre esprit gagne en lucidité, notre âme en détermination – pour n’être pas que des phraseurs, des hurleurs de slogans. Pour ne pas devenir, non plus, des forçats de l’originalité – qui ferions de la politique comme une distinction. Que nous parlions, oui, puisqu’ « aujourd’hui, pour nous, le seul moyen d’action, le seul moyen qui prépare les réalités de demain, c’est la propagande et la parole » (du Jaurès), mais que nous parlions comme une classe qui a gagné en force – et en conscience de sa force, comme des hommes qui seront bientôt, peut-être, l’élite de rechange, méritant la confiance d’un peuple pour enfanter d’un monde, dans la douleur et la joie. Alors, ainsi relevés, nous verrons des dirigeants dignes de nous : un peu au-dessus de la mêlée, mais pas trop.


François Ruffin

Mon ton, un peu donneur de leçons, grandiloquent, vous agace ? Journaliste, je déborde de mon rôle, passant de la description à la prescription ? Vous êtes en désaccord sur tel point, et j’ai oublié tel autre ? Nulle part, ici, je n’ai abordé la question du programme – c’est-à-dire des fins, me concentrant sur les moyens, mais peut-on traiter les deux séparément ? Vous avez raison : j’ai bien conscience, moi-même, de mes insuffisances, de mes balbutiements – et j’attends vos réactions, vos critiques, qui me feront progresser. Qui nous permettront d’avancer, ensemble, dans ce vaste dossier « Que faire ? » – ou, au moins, de clarifier nos désaccords.
Reste que, durant cette semaine, j’ai tenté de me confronter, franchement, sincèrement, à cette question, de me hisser à sa hauteur – préférant la lourdeur des évidences à la fantaisie des innovations : comment va-t-on retirer le pouvoir à cette oligarchie ?
Pour m’engueuler :
francois@fakirpresse.info
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21/02/2012

[Grèce : "Nous sommes les Cobayes. Les suivants, c'est vous!"]

par Hugo Franssen, publié par Solidaire le 15 février 2012.

La troïka aggrave la situation

Ce que la troïka impose à la Grèce, c’est la logique qu’elle veut imposer à toute l’Europe. Nous sommes tous des Grecs.

La troïka a imposé à la Grèce un nouveau diktat d’économie. Le gouvernement grec, sous la direction du Premier ministre et technocrate Lucas Papademos, a encore négocié quelques points et virgules avec la troïka, et a présenté le texte au Parlement. Dans la nuit du dimanche 12 au lundi 13 février, le plan d’austérité y a été accepté. Notez en passant que Papademos est le technocrate qui, en novembre 2011, a été parachuté en Grèce après avoir été... vice-président de la Banque centrale européenne. Le Parlement a approuvé un énième plan d’économies. Le peuple grec, lui, voit manifestement les choses tout autrement.

Deux obsessions

Les nouvelles mesures équivalent à retirer trois mois de salaire annuel (22 %) à chaque travailleur, et jusqu’à quatre mois (32 %) pour les jeunes travailleurs ou ceux qui viennent d’être embauchés. Les trois précédentes fournées d’économies combinées ont réduit les salaires de moitié depuis 2009. Ceux-ci ne sont donc plus que de 489 euros par mois, et même de 440 euros pour les moins de 25 ans. Une petite partie des chômeurs recevra 330 euros par mois, les autres, rien du tout. Avec cela, de nouveaux impôts vont éroder le peu de pouvoir d’achat qui reste. Et, dans les services publics, entre aujourd’hui et 2015, quelque 150 000 personnes seront licenciées.
Deux obsessions constituent le fil rouge des 60 pages du diktat : celles des économies et celle de la concurrence. Avec la baisse des salaires comme pierre angulaire. Ce qui ne fera qu’aggraver les choses. La Commission européenne et les experts de la BCE et du FMI vivent dans le déni. Avec leurs mesures, l’économie grecque ne peut qu’aller de mal en pis, mais ils refusent de voir cette vérité qui saute aux yeux.
Les trains d’austérité ont non seulement déclenché de violentes réactions sociales, mais elles ont également étranglé l’économie grecque. En 2009, celle-ci a régressé de 2 %, en 2010, de 3,5 % et en 2011, de 6 %. L’éditorialiste du journal boursier De Tijd a écrit : « Cette spirale descendante – comparable à la Grande Dépression des années 30 du siècle dernier – ne sera pas rompue. (…) Il n’y a pas la moindre perspective d’amélioration. » Au début de la crise, la Grèce avait une dette de moins de 120 % de son PNB. Aujourd’hui, elle a grimpé à 198 %. De plus en plus, une annulation des dettes grecques par les banques européennes devient inévitable ; de la part des grandes banques allemandes, françaises, belges et ainsi de suite. Officiellement, il s’agit du sauvetage de la Grèce mais, en fait, il s’agit de celui des banques.

« Nous sommes les cobayes »

Ce cadre, la troïka veut l’imposer partout au sein de l’Union européenne. Au journal de la VRT, un manifestant grec expliquait que la secousse en Grèce nous concernait tous : « Dites à la population belge que nous sommes les cobayes. Les suivants, c’est vous. »
Lors du tumultueux débat parlementaire à propos du diktat, la secrétaire générale du KKE (parti communiste de Grèce), Aleka Papariga, décrivait comme un enfer cette jungle de tous contre tous imposée par la troïka : « Même si la Grèce renforce sa compétitivité, d’autres pays développeront la leur encore plus. Dans le meilleur des cas, nous gagnerons deux ou trois places. Mais cette compétitivité aussi, les travailleurs vont devoir la payer horriblement cher. Notre pays va devoir vivre avec des dettes gigantesques, durant 150 ans, comme ce fut le cas pour les prêts lors de l’“indépendance”. »
Nous ne pouvons tolérer que, comme le titre le quotidien allemand Handelsblatt, « les Grecs doivent céder leur dernière chemise ». Partout en Europe, nous vivons le démantèlement des salaires, des indemnités sociales et des pensions pour sauvegarder le profit des gros holdings financiers et des super-riches. Les circonstances diffèrent d’un pays à l’autre, mais le cadre reste le même. Le Parti communiste portugais écrit à ce propos : « Quoi que le Premier ministre portugais veuille nous faire croire, la situation en Grèce est la même que celle qui touche le Portugal. À la différence près qu’en Grèce, ils ont un an d’avance. » Oui, nous sommes tous des Grecs. Ne nous laissons pas monter les uns contre les autres. La solidarité est la principale arme dont nous disposons.

« Ne pas rester immobile en attendant d’être écorchés vifs »

Des marées de gens dans les rues, la résistance dans les usines et dans les quartiers. Voilà la vague de protestation qui fait rage dans toute la Grèce. Loin des cocktails Molotov et des incendies d’une poignée de vandales*.

L’important combat en Grèce connaît ces jours-ci un nouveau point culminant. Les Grecs ont arrêté le travail en masse et, ce week-end, ont parcouru les rues pluvieuses des villes grecques : à Athènes, Thessalonique et Patras, mais aussi dans les campagnes, à Corfou, en Crète, à Rhodes. Les travailleurs, les jeunes, mais aussi des gens comme le compositeur Mikis Theodorakis, 86 ans, qui marchait aux tout premiers rangs. Avec parfois des marées de gens, comme dimanche après-midi, place Omonia à Athènes, où près de cent mille personnes manifestaient sous les drapeaux du PAME, le Front militant des travailleurs.
L’orateur du PAME, Katsiokis, y a déclaré : « Le peuple ne doit pas avoir peur, et il ne doit pas rester immobile en attendant d’être écorché vif. Le peuple doit prendre la décision de ne plus accepter d’autres sacrifices pour remplir les caisses des capitalistes. » Des heures durant, les manifestants sont restés dans les rues, les bras entrelacés. Et il en a été ainsi dans bien des villes et bien des îles.
Aleka Papariga, secrétaire générale du Parti communiste de Grèce, le KKE : « Notre point de vue est celui-ci : seule la lutte peut empêcher le plus grave. Nous devons briser les chaînes qui nous lient à l’Union européenne. Nous devons remplacer le système politique actuel par un pouvoir populaire et annuler unilatéralement les dettes. » Le journal du KKE titre d’ailleurs de façon combative : « La colère du peuple mettra en pièces cette coalition gouvernementale. »
« En Grèce, deux mondes s’entrechoquent », écrit Peter Mertens dans son livre Hoe durven ze ? (Comment osent-ils ?, qui paraîtra en français en mars 2012 aux éditions Aden). C’est le choc des petites gens, le peuple, contre le monde des grosses fortunes : une poignée d’armateurs, de millionnaires et de banques étrangères.

Masqués

Pourtant, ce n’est pas exactement l’image qu’on nous donne à voir ici. Nous avons surtout vu le vandalisme de quelques anarchistes* et de provocateurs qui incendiaient des bâtiments et balançaient des cocktails Molotov : le chaos. Helena Smith, correspondante en Grèce du journal britannique The Guardian depuis vingt ans, est atterrée : « On accorde ici autant d’attention au vandalisme qu’aux mesures d’économies que les Grecs vont devoir subir pendant une décennie au moins. Cela doit être dit : un certain nombre de jeunes masqués, non identifiables, ont kidnappé une manifestation pacifique contre l’austérité. Ce sont eux qui se trouvaient derrière la violence, et non les travailleurs Grecs, qui sont gravement touchés par les réductions des salaires et des pensions, et qui sont descendus dans la rue pour faire entendre leur voix. Ceux-ci sont tout autant en état de choc que les petits commerçants qui ont assisté à la destruction de leur boutique. »

L’appel à un régime plus fort

« Une junte pour l’État d’urgence », « Capituler », « Les économies ou la guerre civile » : Merkel et Sarkozy, les marchés financiers et le gouvernement grec recourent à un langage guerrier en guise de réponse à la résistance du peuple. Démocratie ?

La désobéissance civile se répand comme une traînée de poudre à travers le pays. « Désobéissance ! » crient les militants contre la taxe routière en ouvrant les barrières des péages pour laisser passer les voitures. « Nous ne paierons pas ! » scandent les comités populaires à propos de la nouvelle taxe du logement. Manifestations de masse et grèves générales font le reste.
Toutes sortes de mesures du gouvernement grec se heurtent à une résistance sur le terrain telle qu’elles ne peuvent être appliquées. La résistance dans les usines, dans les administrations publiques et dans les communes à jusqu’à présent empêché de nombreux licenciements, .

Merkozy et les marchés financiers

Pour faire passer le diktat, on recourt donc directement au langage de la guerre. « Proposition de capitulation », titrait le Financial Times Deutschland. Tout aussi agressifs étaient les propos tenus lors du sommet franco-allemand du 6 février à Paris. Les réformes exigées « doivent être appliquées sans condition », a déclaré Angela Merkel. Et Sarkozy d’ajouter à l’adresse des Grecs, dans son style de parrain mafieux : « Vous n’avez pas d’autre choix ! »
Le duo a exigé qu’un compte à part soit établi pour toutes les rentrées de l’État grec. À partir de ce compte, toutes les obligations vis-à-vis de l’étranger devront être honorées. La Grèce elle-même n’aura aucun droit de regard dessus. Après le « commissaire aux économies » intronisé il y a quelques jours, voici le « compte des économies » ! La souveraineté nationale semble bien loin.
Que Merkel et Sarkozy « perdent patience avec Athènes », comme on peut le lire dans les journaux boursiers, est dû aux travailleurs grecs qui refusent de se mettre à genoux. C’est pourquoi le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble (CDU, chrétiens démocrates), a annoncé, après le vote au Parlement grec : « Ces promesses des Grecs ne nous suffisent pas. Ils doivent les transformer en actes. »
Aussi l’appel à un régime plus fort se fait-il entendre au sein de l’establishment européen. Il est question d’un « remaniement extrême du gouvernement grec, sur les traces de Mario Monti qui, dans le gouvernement italien, a installé des technocrates dans toutes les positions clés ». Le journal d’affaires allemand Handelsblatt suggère même comme « solution pragmatique » une « junte d’état d’urgence ». La politique d’économies de l’Union européenne est une politique de la main de fer.

Papademos et Papandréou

Au sein des deux partis qui soutiennent encore le Premier ministre Lucas Papademos, le Pasok (social-démocrate) et le parti conservateur de droite Neia Dimokratia, respectivement 22 et 21 députés ont voté contre le diktat. Parmi eux, divers ministres ou secrétaires d’État actuels. Ils ont été renvoyés séance tenante de leur parti.
Au Parlement grec, le Premier ministre Papademos et le ministre des Finances Evangelos Venizelos (Pasok) parlaient de « banqueroute », de « chaos » et de « guerre civile », si le peuple ne se soumettait pas aux mesures. Aleka Papariga (secrétaire générale du KKE, Parti communiste de Grèce) leur a répondu vertement : « Avec vos intimidations, vous essayez littéralement de soumettre les esprits des gens qui souffrent déjà : “Une grande banqueroute arrive”. À qui parlez-vous, en fait ? Au peuple, qui est déjà plongé dans la banqueroute ? Nous ne sommes pas intéressés par le sauvetage de la Grèce via la banqueroute du peuple. (…) Depuis ce matin déjà, vous parlez sans arrêt de destruction et même de guerre civile. (…) Vous en êtes responsables, quand vous imposez de tels mesures au peuple. Vous êtes aux prises avec les ultimes délais de la Banque centrale européenne, de la Commission européenne et du FMI. Moi, je vous dis : même dans les guerres civiles, on ne pose pas de tels ultimatums. Vous nous provoquez ! »
Entre-temps, le dirigeant du Pasok, Georges Papandréou, veut ajourner les élections prévues pour avril. Son parti est au bord de la déchirure et, selon les prévisions, ne serait plus que le cinquième parti du pays. La gauche, avec en tête le KKE, progresserait fortement, selon des sondages, et obtiendrait plus de 40 %. On attend l’évolution des choses, mais l’Europe a déjà exigé que le gouvernement grec confirme par écrit que les économies seront bel et bien appliquées, quel que soit le résultat des élections en avril prochain. Démocratie ?

Le "calcul créatif" des banquiers

Les grandes banques, rassemblées au sein de l’IFF, négocient avec la Grèce pour avoir un haircut (« coupe de cheveux », c’est-à-dire une annulation partielle des dettes de la Grèce) sans trop de dommages collatéraux. La décision du sommet européen à propos de ce haircut « volontaire » de 50 % date de décembre 2010. Cependant, les banques ont transformé en marathon interminable les négociations sur son exécution et, entre-temps, ont sorti le plus grand nombre possible de traites à payer.
Des banquiers se lamentent sur leurs pertes élevées en cas de réévaluation de la dette, mais leurs chiffres sont surtout le fruit d’un art particulièrement créatif du calcul. Ils prétendent qu’en cas de haircut de 50 %, ils devraient accuser une perte de 100 milliards d’euros. Mais il resterait alors encore 100 milliards de traites que l’État grec échangerait contre de nouvelles, à plus longue échéance. Sur lesquelles les banques encaisseraient 3,5 % d’intérêt, ce qui leur rapporterait 105 milliards. Ajoutez-y les anciens intérêts déjà payés et le compte final montre que, même avec une haircut, les grandes banques et institutions financières tireront de la Grèce beaucoup plus d’argent qu’elles ne lui en ont prêté.
Le Wall Street Journal a annoncé que la BCE « participera » à ce haircut, de la façon qui suit : la BCE échangerait des obligations grecques – pour une valeur de 50 milliards, qu’elle a rachetées en 2011 aux banques privées – contre de nouvelles traites à un prix inférieur. Ou comment la BCE « socialise » les pertes des grandes banques. Ce n’est pas pour rien que le patron de la BCE, Mario Draghi, a été perçu comme un « grand héros » par un public de banquiers, la semaine dernière, à Davos. 




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Divergences et non des moindres avec le camarade Franssen.
Pourtant le reste de l'analyse étant des plus intéressantes, voici l'occasion de démontrer qu'il est possible de dépasser les clichés et le sectarisme en la publiant.
En attendant, voici un petit renvoi à une saine lecture.
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