06/04/2012

[Contre l’oligarchie, la finance, les médias : que faire ?]

par François Ruffin, publié par Fakir le 15 février 2012

On le sait, désormais : qu’on leur laisse les mains libres, et pour maintenir leurs profits, ils iront jusqu’au bout. Jusqu’au désastre. Comment on va s’y prendre, alors, pour leur retirer le pouvoir ? Mon « Que faire ? » ressemblerait plutôt à « Que ne pas faire ? » Qui ne va pas vous brosser, chers lecteurs, dans le sens du consensus…

« Le changement climatique est déjà en cours, il faut donc s’y adapter. On n’en connaît pas encore l’ampleur mais on sait que le mouvement est inéluctable. »

En ce mois de juillet, ma fille de quinze jours sur les genoux, je regarde i-Télé. À l’écran, la ministre de l’Écologie, Nathalie Kosciusko-Morizet, se vante que « la France est la première à faire ce ‘plan d’adaptation au changement climatique’. » Et de prévoir, des « constructions de digues », des « essences d’arbres plus résistantes à la sécheresse ».
On en est là.
Nous sommes invités non plus, comme hier, à « combattre les changements climatiques ». Même plus à « limiter ces variations climatiques + 1, +2, +3° ». Mais simplement à nous « adapter ». Et bientôt, nous devrons « apprendre à en tirer des avantages »…
On le sait, désormais : ils iront jusqu’au bout.

Ils raseront les forêts. Ils videront les mers des thons, des baleines, des sardines. Ils pressureront les roches. Ils feront fondre les pôles. Ils noirciront l’Alaska. Ils réchaufferont l’atmosphère jusqu’à ébullition. Ils nous vendront un air coté en Bourse. Ils affameront des continents. Ils sauveront les banques avec nos retraites. Ils solderont les routes, les îles, les jardins publics au plus offrant. Ils spéculeront sur nos maisons, notre santé, notre éducation. Ils mettront, à force de stress, la moitié des travailleurs sous antidépresseurs – et l’autre moitié au chômage. Ils lèveront des impôts sur nos égouts, nos chaussettes, notre haleine – plutôt que de toucher à leurs bénéfices.
Le doute n’est plus permis : qu’on les laisse faire, et tout ça ils le feront. Voilà leur programme pour ne rien changer, ou si peu. Pour préserver leurs privilèges, leurs dividendes, leurs jets privés, leurs allers-retours en classes affaires. Pour se bâtir des ghettos sociaux, sécuritaires, climatiques – où les plus riches de nos enfants, les plus serviles, les plus laquais, seront admis en leur compagnie.
Ils nous mènent là, tout droit.


Comment on va faire, alors, pour leur retirer le pouvoir – et donc pour le prendre ? Je me pose la question, là, sérieusement, pas en l’air, et je vous la pose : quel est notre plan d’attaque pour, pas simplement opposer des résistances, éparses, épisodiques, contre une mesure injuste, contre un aéroport qui ouvre, contre un hôpital qui ferme, etc. mais bien pour que cesse le règne de cette bande organisée ?
C’est une question ambitieuse, certes, mais nécessaire. Et ce qui me surprend, à vrai dire, c’est moins ma prétention d’aujourd’hui que notre longue modestie d’hier : que cette question, nous l’ayons si longtemps évitée. Qu’elle n’arrive qu’après douze années de Fakir et 52 numéros. Qu’on ait, dix fois, cent fois, rencontré des ouvriers déprimés, des intérimaires surdiplômés en attente d’une mission de cariste, des jeunes qui traînent leur désarroi d’un club de muscu aux barres de HLM, qu’on ait montré en face les méchants à millions, les François Pinault, Bernard Arnault, Laurence Parisot, « la France de tout en haut », mais sans se demander, un jour, pour de bon : comment on les abat, ces tyrans de l’argent ? Bref, que ce point-clé ne soit guère abordé, ou à peine, dans les réunions publiques d’ATTAC, des « intersyndicales de lutte », etc.
Notre modestie a ses raisons.

Nous sortons à peine d’une longue convalescence politique – encore trop affaiblis pour songer, vraiment, au pouvoir et à sa conquête. On doit s’y mettre, pourtant. Dans les temps troublés qui s’annoncent, il nous faut être prêts.
Sans jouer au prophète, l’histoire gronde à nos portes. Si elle tourne mal, nous aurons notre responsabilité dans cette débâcle. C’est que, collectivement, on se sera montrés impuissants, incapables de surgir, tous ensemble, sur le devant de la scène, pour troubler le cours de leurs intrigues. Nous aurons manqué, nous manquons jusqu’ici, de lucidité, de détermination, de maturité.
Comment ne pas ressentir, avec douleur, la disproportion entre l’immensité de notre tâche et notre médiocre organisation ?
Il nous faut mûrir vite.

À chacune de mes interventions, sur les médias, la guerre des classes, le protectionnisme, la question revient : « À la fin, c’est nous qu’on va gagner, proclame votre slogan. D’accord, mais comment ? » Je botte en touche, d’habitude, du genre « Quand je serai candidat à la présidentielle, je vous préviendrai ». Je vais m’y coller, aujourd’hui, avec la conscience très nette de mes lacunes. Avec le sentiment, aussi, de ré-inventer l’eau chaude, un ba-base guère original. Avec la conviction, enfin, que ces pages ne font qu’ouvrir le dossier (qui ne sera jamais fermé).
Mon « Que faire ? », pour l’instant, ressemblerait plutôt un « Que ne pas faire ? ». J’ignore quelle route mène au triomphe – toujours relatif, jamais définitif. Je vois mieux, en revanche, à force de suivre des conflits, ou d’y participer, à force de tâter le pouls militant du pays, à force aussi de lectures, je vois mieux dans quelles impasses on s’enfonce. Combien on aime, parfois, se réconforter avec de faux remèdes, se bercer avec de douces illusions.
Il est temps de dissiper ce brouillard.
D’essayer, du moins.
Dans mon esprit, d’abord.


Que ne pas faire?

Attendre l’écroulement


« De toute façon, tout va s’écrouler. » En ces semaines où l’euro tremble, où les bourses vacillent, le propos tourne en boucle chez les radicaux. Ce raisonnement, j’en suis familier : étudiant à l’université, je lisais pieusement les éditoriaux de Ignacio Ramonet dans Le Monde diplomatique – qui semblait annoncer, pour très bientôt, un effondrement du capitalisme, nouvelle que j’accueillais avec une moue de scepticisme, mais bon, c’est lui qui savait. Je n’ai plus vingt ans, et cette même promesse – qui déborde toujours dans la presse de gauche – me lasse franchement.

Sous nos yeux, le libéralisme s’est bel et bien “kraché” en 2008. Et alors, qu’avons-nous vu ? La finance s’est remise sur pieds, presque intacte, avec nos deniers. De crise en crise, au XXème siècle, le capitalisme s’est effondré dix fois. Et alors ? Comme un serpent qui fait sa mue, il a juste changé de peau.
Ce fatalisme optimiste témoigne de notre paresse, ou plutôt de notre impuissance : nous n’aurions rien à construire, juste à attendre la chute d’un système. Passivement. En observateurs. Applaudissant de l’extérieur que le fruit libéral, non plus mûr, mais pourri, nous tombe tout cuit dans le bec. Mais s’il suffisait de ça, nous l’aurions ramassé, déjà, le pouvoir, après l’épisode des « subprimes ». Nous leur aurions vidé les poches, aux actionnaires. Nous les aurions descendus de leur trône, les PDG les banquiers les traders – qui ont démontré leur faillite, éthique comme pratique.
Ils règnent toujours.

C’est que, jusqu’alors, nous n’avons pas de bras. Nous sommes comme des manchots bavards, des estropiés de la politique, ponctuant l’actualité d’ « on vous l‘avait bien dit », mais sans mains assez puissantes, assez conscientes, pour leur vider les poches, pour les descendre de leurs stèles, pour ramasser ce pouvoir. Sans instrument à saisir, bien contondant, pour, lorsqu’ils s’affalent, les maintenir à terre – et refaire la loi.


Que ne pas faire?

Attendre la fin du pétrole


Ce passivisme a aussi sa variété écologiste : « Avec la fin du pétrole, qu’on le veuille ou non, il faudra bien que ça change. »
Mais qu’on les laisse faire, et avant cette « fin du pétrole », ils auront foré l’Antarctique, l’Amazonie, ils auront troué le globe pire que des mites. Qu’on les laisse faire, et ils remplaceront l’or noir par d’autres énergies, plus dangereuses comme le nucléaire, plus polluantes comme le charbon. Qu’on les laisse faire, et l’ « après pétrole » ne sera guère plus égalitaire, guère plus écologique.
Aucune fatalité historique, ici non plus : la disparition d’une matière première ne promet, en soi, aucun « lendemain qui chante ». Tout dépend – là encore – de ce que les forces sociales en feront, le meilleur ou le pire.


Que ne pas faire?

Attendre la Révolution


« Ils ne cherchent pas une révolution, mais une révélation. » Saul Alinsky, grand activiste américain, déclarait ça, dans son Manuel de l’animateur social. Et à entendre des camarades, en effet, parfois, on a l’impression d’une mystique : comme si le mot « Révolution » contenait, en soi, le paradis. Comme si cette Révolution nous tomberait dessus par miracle, comme un éclair fend le ciel, mondiale même, et que dans l’instant même, la Justice resplendirait, le lait et le miel couleraient d’une corne d’abondance, toutes les difficultés soudain résolues.

Je ne partage pas cette vision céleste. Un processus révolutionnaire s’inscrit dans la durée – et s’écrit dans la douleur. Aucune « lutte finale » ne clôt l’histoire : elle se poursuit, avec ses incertitudes, ses découragements, ses tragédies, ses fulgurances. Et au lendemain d’une révolution, une autre est à préparer – comme Sisyphe remontant son rocher.

Sans attendre cette grande explosion, cette Révolution à majuscule, nous soutiendrons tous les petits progrès, toutes les mesures qui – à défaut d’abattre le capitalisme et d’amener le Nirvana sur Terre – diminuent la précarité, réduisent le temps de travail, desserrent l’étreinte de la finance. Non pas seulement (mais ce n’est pas rien !) pour les améliorations, très concrètes, apportées à l’existence des jeunes, des femmes, des salariés. Surtout, pour la confiance que ces victoires d’étapes restaurent, la confiance des travailleurs dans leurs propres forces – comme un appétit de conquêtes qui se rouvre.


Que ne pas faire?

Attendre que ça pète


Cet attentisme a sa variante sociale : le çavapétisme. « Ca va finir par péter, on est tombés tellement bas. Ou alors, il faut attendre qu’on tombe encore plus bas ? » On peut tomber bien plus bas, et sans sursaut à la clé. Qu’on observe Haïti : à force de désastres politiques, économiques, climatiques, il ne reste de cette île qu’un champ de ruines – sans, à l’horizon, le moindre « grand soir ».

Admettons que ça pète, même, un jour.
Ça a pété chez les Contis, après tout, et quelques imprimantes ont bien volé à la sous-préfecture de Compiègne. Des voitures ont cramé, par centaines, à l’automne 2005 dans les banlieues françaises. Elles brûlent aujourd’hui en Angleterre. Mais les jacqueries ne font pas des révolutions, ces révoltes ne suffisent pas – très loin de là – à transformer un ordre solidement établi.

C’est à la lumière de ce spontanéisme, pourtant, que nous relisons notre histoire : en 1789, la colère du peuple aurait « explosé » et porté la Grande Révolution. C’est oublier l’essentiel : la lente montée en puissance, auparavant, économique, idéologique, de la bourgeoisie. Qui s’est sentie assez forte, alors, assez implantée dans le pays, non seulement pour refuser un nouvel impôt royal, mais pour faire sécession, pour se déclarer « Assemblée nationale » hors des États Généraux – et se prétendre alors la Nation à elle seule. Pour, finalement, contre l’aristocratie et l’Église, s’appuyer sur le prolétariat parisien et les paysans des campagnes – en s’efforçant, ensuite, de les calmer.

Même au présent, on se trompe – ou l’on se ment. Ainsi pour la grève générale, en Guadeloupe. On aimait croire ça, dans la gauche radicale, que le LKP avait « surgi d’un coup », qu’une « étincelle avait mis le feu au baril » – et qu’il ne manquait donc, à nous également, que cette étincelle, ce hasard presque.
En se rendant sur l’île, un été, c’est tout l’inverse que nous avons découvert. Nul remède secret, aucune potion magique, mais la patiente construction d’une organisation. Des années à bâtir l’UGTG, un syndicat d’ « action de masse » et de « lutte des classes ». Le recrutement de militants, dans des mini-réunions, sous des néons blafards. Des tractages dans les courses cyclistes, sur les marchés, à la sortie des cimetières. Jusqu’à obtenir des scores écrasants aux élections prud’homales. Il a fallu tout ça, avant de bâtir la Ligue Kont la Pwofitation, avant de sonder les cœurs antillais, avant de lancer une grève générale – qui ne se décrète pas comme on jette les dés.

À nous de rompre avec cette illusion : que de la crise naîtra forcément une révolte. Que les foules se mobiliseront spontanément.



Que ne pas faire?

Cracher sur les syndicats


Voici un échange copié-collé – avec la syntaxe d’origine – depuis http://reelledemocratie.fr, le site des Indignés français :

User 7 : Les prochaines mesures d’austérité tomberont à la rentrée, il faudra tout faire pour s’organiser sans les syndicats
User 24 : les syndicats sont aux bottes de politiques !
User 110 : idem les syndicats ne feront rien par peur de ne plus gérer la situation cf l’an dernier en france, donc il n’y aura plus de manif grosse, et puis cela leur coute cher, ils gaspillent bref, c’est nous ensemble sans parti, ni syndic
User 15 : les syndicats sont corrompus OUVREZ LES YEUX.

Avec pareils enfantillages, le mouvement social ne se tire pas une balle dans le pied, mais se coupe carrément les deux bras. Parce que, faut pas déconner : qui, en France, est encore capable d’orchestrer une manif de masse ? Les syndicats. Grâce à quoi, l’an dernier, des millions de salariés ont protesté ensemble contre la réforme des retraites ? À l’intersyndicale. Quels secteurs se sont trouvés à la pointe de cette bataille, alignant les jours et les semaines de grève ? Les raffineries, les dockers, les cheminots, c’est-à-dire dans ces bastions où les syndiqués – particulièrement CGT – se recrutent en nombre, sur une ligne combative. Et quelles sont les villes qui, bien souvent, deviennent un point de résistance ? C’est là où, au Havre, à Marseille, à Albertville, sur la Zone industrielle d’Amiens, subsiste une Union Locale accrocheuse. Et si nous avons perdu, l’an dernier, c’est simplement que ces forces-là ont manqué.

Ca serait des vieux machins, malgré tout ? À ranger aux oubliettes de l’histoire ?
Mais qu’on les compare, alors, avec des initiatives « modernes », elles, ces « nouvelles formes de lutte » tant vantées. Imitant le « No Berlusconi Day », 55 blogueurs montent un « No Sarkozy Day », avec 388 000 membres sur Facebook, soutenus par Siné Hebdo, et visent un million de personnes dans les rues : on en comptera un millier à Paris, quelques dizaines à Lille, Strasbourg, Angoulême, etc. Le bide. Éric Cantona lançait, presque malgré lui, l’opération « Je vide mon compte.com », et là encore, 38 000 fans se rassemblaient sur Facebook, la planète finance devait trembler. Mais le 7 décembre 2010 venu, les banques n’enregistrèrent « aucune activité particulière », pas même à Albert (Somme) où résidait l’ancien attaquant (et égérie de L’Oréal-Bettencourt). Fiasco. Quant aux Indignés, importés d’Espagne, ils étaient « quelques dizaines » pour prendre la place de la Bastille, ce 14 juillet 2011. Autant de médias, heureusement, étaient présents.

Nous ne mépriserons pas ces sympathiques initiatives, menées par des gens sympathiques – et qui sèment des graines. Surtout, nous saluerons ces associations qui portent de longs combats, loin des feux de paille médiatiques : ATTAC pour la taxation des capitaux, Survie contre la Françafrique, Sortir du Nucléaire… M’enfin, quant aux luttes sociales, qu’on ne lâche pas la proie pour l’ombre : les syndicats sont là, comme un marteau, rouillé peut-être, mais toujours à portée de main. Qu’on s’en saisisse.

On peut – on doit, même – critiquer leur bureaucratie, pointer leurs ambiguïtés, dénoncer leurs ramollissements. Y a besoin, oui, d’apporter de l’air frais dans les « UD » (les Unions Départementales), d’ouvrir bien grand leurs fenêtres, de réveiller les permanents endormis, de déborder les ronds-de-cuir avec énergie. À Fakir, nous y avons consacré un dossier, et à l’occasion nous le ferons encore. Mais pas de l’extérieur, pas au cri de « À bas les vieilleries ! » Au contraire : pour préserver cet outil. Pour qu’il soit plus tranchant. Pour qu’il demeure un pilier du salariat – sans qui rien ne bougera.

Attention, prévenait Jean Jaurès il y a un siècle (mais cet avertissement ne nous semble guère daté), « il ne faut pas que les ouvriers laissent seulement à la grande propriété le bénéfice de la force de l’association » – car le Capital, lui, est organisé ! Et le tribun socialiste ajoutait : « Je ne crois pas qu’il nous suffise, en une sorte d’anarchisme moraliste, de susciter de conscience individuelle à conscience individuelle la fierté du juste et du vrai. Il faut forger encore, à l’usage du prolétariat, l’outil de gouvernement et de législation. Il se peut très bien que le premier outil sorti de la forge soit élémentaire et maladroit, souvent réfractaire à notre vouloir. En connaissez-vous, maintenant, un meilleur ? »


Que ne pas faire?

Cracher sur les partis


« Nous ne sommes pas partisans des partis politiques », déclare un Indignado de la Puerta del Sol. Et un manifestant espagnol de renchérir : « Nous ne voulons pas de partis. » C’est une chose de dresser ce constat : aucun parti ne nous représente. Et une autre d’en faire un principe, de transformer un fléau en fierté.
Car partout en Europe, c’est le drame de la période actuelle : avec des affrontements en Grèce, des manifestations en France, des occupations de places en Espagne, etc., le mouvement social s’exprime fortement. Mais, pour son malheur, il ne trouve aucun débouché politique. Et idem, au fond, il y a deux ans en Guadeloupe. Alors, au contraire de ces Indignés, oui, je veux un parti – un lieu où les masses mêlent leurs aspirations, une organisation forte qui effraie nos élites, la voix d’hommes pour porter la colère, l’incarner, la guider, et qu’elle se mue en espoir. Portant, en gros, « un socialisme à visage écolo ».

À l’avenir, oui, peut-être, que nous inventerons des « nouvelles formes de démocratie » (fédération, associations horizontales, communes libres, etc.). Mais dans la lutte présente, nous voulons un parti – même habité par les ambitions personnelles.
Qui garantit, au passage, que ces « nouvelles formes de démocratie » ne se verraient pas miner, et plus vite encore, par les ambitions personnelles ? Quelle institution, dans l’histoire, comptant des milliers d’humains, trop humains, en fut exempte ? La confrontation des idées et des intérêts ressemble rarement à l’univers enchanté de Oui-Oui.

Plus immédiatement, car il ne faut pas fuir cette actualité : nous aspirons à l’unité de la gauche de gauche, avec le NPA, avec les Alternatifs, avec les Objecteurs de Croissance, seule à même d’entraîner un élan populaire – et nous rêvons, pourquoi pas ?, sur une ligne de combat, à un mariage des rouges et des verts. Nous regardons donc avec sympathie l’expérience du Front de Gauche, malgré ses ambiguïtés. Nous espérons que cette force ne se noiera pas dans un opportunisme à courte vue – troquant des convictions contre des maroquins dans les ministères, contre un secrétariat d’État, contre un groupe parlementaire –, mais qu’elle se conservera intacte, grandissante, prête pour assurer la relève.


Que faire?

Après les urnes, la rue


Ni les congés payés, ni les 40 heures, ne figuraient dans le programme du Front Populaire. Et finalement, c’est par 563 voix contre une, à la quasi-unanimité, que les députés votent, au mois de juin 1936, les deux semaines de vacances. Cette avancée, les ouvriers n’osaient qu’à peine l’imaginer, un mois plus tôt. Le patronat la combattait sourdement, et sans mal, depuis plusieurs décennies. La gauche ne l’avait pas inscrite à son ordre du jour… et voilà que même la droite l’accepte au Parlement ! Lorsque le peuple déborde comme un torrent, quelle rive lui résiste ?

C’est la grande leçon de 1936 : face aux industriels, aux banquiers, au mur de l’argent, le bulletin de vote ne pèse pas lourd. Il lui faut, derrière, le torrent des grévistes. C’était, au fond, déjà, la leçon de la Révolution – qui a installé de nouveaux élus, à l’Assemblée Nationale, à la Constituante, à la Convention, mais toujours sous la pression des faubourgs, toujours devant le soulèvement des campagnes. Et c’est la leçon, encore, de ces deux sursauts hémiplégiques : Mai 68, où l’on eut la rue mais pas les urnes, Mai 1981, avec les urnes mais sans la rue…

Ou la gauche marche sur ces deux jambes, ou elle n’avance pas.


Que ne pas faire?

Miser sur les petites solutions locales


« Vous connaissez le colibri ? » Une dame prend la parole, aux Glières, à la fin d’un débat sur Ambroise Croizat. « C’est un petit oiseau qui, lorsqu’éclate un incendie, prend une goutte d’eau et va la jeter sur les flammes. Eh bien, soyons tous des colibris ! Faisons chacun un geste. » Dans la salle, tous les auditeurs approuvent, l’un racontant comment il participe à une AMAP, l’autre comment ils ont sauvé la Poste dans un village de l’est, etc.
Je n’approuve pas.
Bien sûr qu’on peut le faire. Ces engagements locaux nous apportent souvent du bonheur, un sentiment d’utilité plus immédiate. De ces expériences, proches des hommes, naissent des idées neuves. Et dans ces actions concrètes, nous élevons nos capacités, nous acquerrons du sens pratique, nous gagnons en confiance, nous apprenons à gérer, etc. En revanche, ces louables initiatives colportent souvent une illusion nocive : que la somme des solutions locales ferait une solution globale. Que face à l’agriculture productiviste – par exemple – nous n’aurions qu’à récupérer trois hectares en bio ici, cinq hectares là, sans exiger, avant tout, des lois, des lois sur les produits phytosanitaires, des lois sur l’irrigation, des lois sur l’élevage des porcs, des lois sur l’usage des hormones – et des sanctions sévères pour les contrevenants. Que face aux médias dominants – au hasard – nous n’aurions qu’à défendre les feuilles de choux alternatives, Fakir, Le Postillon, CQFD, Article 11, et non à imposer la socialisation de TF1, l’éclatement du groupe Lagardère, la confiscation de la presse Dassault. Bref, que face à un Capital organisé à l’échelle nationale, européenne, voire planétaire, nous n’aurions qu’à multiplier les résistances clairsemées.
Tout cela, faisons-le. Soit. Mais en même temps, dépassons cette courte vue. Sans quoi nous optons d’emblée pour la défaite : on se maintiendra à la marge, oui, certes, mais nous leur cédons le centre du terrain. Nous leur laissons la plus grande part du gâteau – et les mains libres pour nous étrangler.


Que ne pas faire?

Refuser le cadre national


Qu’on imagine le Front Populaire, aujourd’hui : « “Deux semaines de congés payés” ? “Quarante heures par semaine” ? Nous, on est avec vous, répondrait Léon Blum à la foule, mais si on le fait tout seul, jamais ça ne va marcher. Donc, nous, socialistes français, on vous a bien entendu. Ce qu’on vous propose, c’est qu’au prochain Conseil de l’Union, à Bruxelles, on présente une série de mesures à nos partenaires : pour que ces deux semaines de congés payés, cette loi des quarante heures, s’imposent (pas tout de suite mais bientôt) dans tous les états. Qu’on fasse une Europe sociale ! »
Qu’on rejoue 1789, pourquoi pas : « Une “Assemblée nationale”, vous réclamez ça ? “Qui déciderait à la place du roi” ? Très bien, non, très bien, je le note. Voire “plus de roi du tout” ? Une quoi ? Une “République” ? Alors, bon, je comprends votre colère, on va tout mettre sur la table lors du prochain sommet, mais je tiens à vous prévenir : je ne suis pas certain que la Prusse sera cent pour cent d’accord. L’Autriche-Hongrie n’en parlons pas. À mon avis, si on veut un régime républicain, si on le veut vraiment, il faut se donner le temps de convaincre nos voisins et que, lentement, toute l’Europe s’y mette. Ça prendra du temps, sans doute, mais c’est le seul chemin. »

Voilà comment ils ont arrêté l’Histoire. Comment ils ont tiré le frein à main du progrès. C’est une leçon d’impuissance, que même des révolutionnaires répandent, au fond, pariant sur des révoltes européennes, voire mondiales – sinon rien. Une révolution à l’échelle d’un pays, voilà qui serait devenu impensable. Ou pire : de droite, digne de Pétain. On peut « penser global » (et aspirer à une « mondialisation solidaire »), on peut « agir local » (et participer à une AMAP), mais plus national.
Heureusement, néanmoins, heureusement que le Venezuela n’a pas attendu l’approbation de la Colombie, du Chili, voire des États-Unis pour secouer son joug ! Et finalement, entraîner l’Amérique du Sud. Heureusement que la Tunisie n’attend pas l’Algérie, le Maroc, l’Égypte, la Syrie pour se débarrasser de son dictateur ! Et finalement, entraîner l’Afrique du Nord derrière elle.

L’ordre international, c’est toujours l’ordre.
Un pays n’existe, ne devient grand, que par le trouble qu’il y sème, par les questions qu’il pose au monde. La France, comme un volcan, a craché des flammes d’espoir, en 1792, 1830, 1848, 1871, mettant toutes les monarchies en émoi – avec, contre elle, les faux assignats, la fuite des capitaux, les armées à nos frontières, la trahison des généraux. Autant de points d’appui, ailleurs, en Europe, sur d’autres continents, pour les rebelles qui ne se résignent pas, pour les hommes qui n’opinent pas devant le présent d’un éternel « c’est comme ça ». Tout comme la Russie de 1917, malgré tout, malgré la suite, a ouvert une brèche pour les écrasés des tranchées et d’après. Tout comme le Cuba de 1957 pour le Tiers-monde. Tout comme la Guadeloupe de 2009 pour la métropole. Tout comme, jadis, l’Angleterre et son Habeas Corpus pour notre bourgeoisie, etc.

Attendre que la colère se lève en Italie, en Allemagne, en Angleterre, voire en Inde ou en Chine, c’est se condamner, alors, à une Histoire qui fait du sur place. Qui pourrit sur pied. Quand je crois, moi, en la matière, à l’unilatéralisme.
À une sécession qui fait école.


Que ne pas faire?

Miser sur la grande solution globale


« Un échec lamentable », ont regretté les écologistes après le sommet de Copenhague, à l’automne 2009. Et ils se sont dits « déçus », « consternés », « écœurés de l’incapacité des pays riches à s’engager ». Qu’en escomptait-on ? Si ces grands-messes internationales apportent des petits-mieux – même infimes – , c’est déjà ça. Mais comment avance l’Histoire – lorsqu’elle avance, plutôt que de reculer ? Parce que les Grands se réunissent à Washington, à Pittsburgh, à Deauville, et décident ensemble que, tiens, cette année, on va accorder une retraite décente à tous nos travailleurs, partout dans le monde, en même temps ? Ou même parce que des gentilles ONG, de braves militants, se rassemblent à Gênes, à Seattle, à Caracas, et font plein de bruits, plein de manifs, plein de débats, pour que les Grands accordent une retraite décente à tous les travailleurs, partout dans le monde, en même temps ?
Jamais.
Si elle n’est pas déjà perdue, c’est une illusion à perdre.

Les Forums Sociaux Mondiaux ont rythmé les années 2000, de Porto Alegre à Saint-Denis. Ces rencontres, et les manifestations contre l’OMC, le FMI, Davos, qui lui étaient liées, ont mobilisé des hommes par millions, amené à la politique toute une génération, nourri des échanges entre continents, fait fleurir mille envies. Un bilan globalement positif, donc.
S’est néanmoins répandu un leurre : d’ « antimondialiste » auparavant, la gauche a positivé la mondialisation et s’est faite « alter- ». Les théories à la Toni Négri ont dominé les jeunes esprits : contre « l’Empire », se dessinerait un contre-pouvoir planétaire, la « Multitude », sans « peuple » has been, sans « nation » périmée, sans « classe » dépassée, mais une nuée floue à même de « bâtir des alternatives globales ». Bientôt, se promettait-on, une démocratie universelle unirait les citoyens du monde. On peut le viser, comme une utopie lointaine. On doit pourtant constater, concrètement, au présent, que nous en sommes fort éloignés : après dix années de FSM, il n’y a pas l’ombre d’une assemblée délibérative. Pas l’embryon d’un représentant. Pas le début d’un cadre législatif, pour imposer une règle commune au paysan burkinabé et au businessman californien. Quant à la taxation des capitaux, la mesure phare d’ATTAC, elle devait se faire « au niveau international sinon rien ».
Ce fut donc rien.


Que ne pas faire?

Miser sur la consommation citoyenne


C’était à la veille du 21 avril 2002. Je suivais en direct, à Amiens, mon premier plan social – chez Whirlpool, qui délocalisait en Slovaquie.
« Et qu’est-ce que vous envisagez, vous, comme solutions ? j’interrogeais les délégués CGC.
– Nous, on espère beaucoup dans le commerce équitable, m’a confié Pierre-Yves Dorez. Vous connaissez Max Havelaar et le café Méo ?
– Y a un retour, aussi, à l’agriculture bio, l’appuie Cécile Delpirou.
– Regardez la campagne contre les ballons du Mondial, reprend Pierre-Yves, des ballons confectionnés par des gamins afghans ou des prisonniers chinois.
– Demain, l’éthique peut devenir un critère d’achat, prophétise Cécile. Les gens mettront bien 300 F de plus pour un lave-linge fabriqué dans leur pays. »
Ça m’a navré, comme réponse.
Un tel manque de lucidité.
Cette aspiration, je l’ai retrouvée chez un secrétaire d’Union Locale CGT, bien rouge pourtant : la métallurgie fuyait du Vimeu vers la Chine, et qu’envisageait-il, comme remède ? De « coller des étiquettes “Made in Picardie” sur les robinets. » Et dernièrement, encore, sur le parking d’Albertville, comment les caissières d’ED combattaient-elles l’ouverture du dimanche ? « On doit convaincre les clients, un à un, que ce n’est pas bien. »

Que, personnellement, on achète « bio », ou « équitable », ou « Français », parfait. Mais comment transformer cette éthique individuelle en règle collective ? Sitôt franchi le seuil d’une supérette, le citoyen s’évanouit. On réagit avec notre porte-monnaie. On remplit nos chariots de marques tambourinées à la télé. Aucun « civisme des consommateurs » n’a imposé la Sécu. Ou la retraite à 60 ans. Ou la fin du travail des enfants. Ou le repos dominical. Il a fallu des lois pour ça, pour punir les mauvais comportements et encourager les bons. Il nous faudra des lois, encore – et la force de les imposer. Pour que, par exemple, les firmes qui pratiquent le dumping – social, fiscal, environnemental – voient leurs produits tout bonnement interdits de vente.


Que faire?

Nous élever au-dessus de l’époque


Dans Vie et mort de Léon Trotsky, Victor Serge écrit : « Tous les traits de son caractère, de son esprit, de sa vision de la vie appartenait depuis plus d’un siècle à l’intelligentsia révolutionnaire russe. Des dizaines de milliers de combattants les eurent, les avaient à ses côtés (et je n’exclus pas de cette foule beaucoup de ses adversaires). Ces générations l’avaient porté, formé, elles vivaient en lui, et la sienne, produite par les mêmes circonstances historiques, lui était dans son ensemble identique. J’ai tant de noms, tant de visages sous les yeux, en écrivant ces lignes que j’y vois une vérité éclatante. Cette génération, il a fallu la détruire tout entière pour rabaisser le niveau de notre temps. »

J’éprouve l’inverse, aujourd’hui, pour ma part : un très bas niveau de notre temps. En toute franchise, je me sens médiocre parmi des médiocres – avec une faible conscience critique, une logique distordue, une maigre connaissance historique, et pas grand-monde parmi les militants pour me tirer vers le haut. Nous avons des excuses pour ça : à partir des années 80, où l’on apprit à Vivre et penser comme des porcs (selon l’ouvrage lucide de Gilles Châtelet), la fabrique du crétinisme a tourné à plein. Et en particulier quant à la politique : au nom de la modernité, voire de la post-modernité, nous devions faire table rase de toute tradition – c’est-à-dire, au fond, de tout savoir. Orphelins de notre passé. La gauche s’accultura et ne laissa aux jeunes, comme héritage dialectique, qu’un CD de Manu Chao et un tee-shirt de Che Guevara.

C’est toute la marée qui doit désormais remonter, qui remonte déjà. Il faut nous élever au-dessus de nous-mêmes, au-dessus d’une époque qui nous veut vautrés. Que nous embrassions notre histoire, que nous comprenions Mirabeau, Danton, Robespierre, Marat, Babeuf, que nous assimilions les leçons de 1789 et 1793, 1917 et 1936, leurs errements, leurs grandeurs, leurs échecs. Jeté au rebut, Karl Marx est revenu à la mode : c’est au tour de Lénine, désormais, de Jaurès, de Gramsci, de Trotsky, de ces « intellectuels organiques » qui ont voulu le pouvoir, c’est à leurs côtés que nous devons méditer le présent – sans que leur pensée, encore moins leurs actes, n’entre au Panthéon ou dans un mausolée.

Que notre regard s’élargisse, avec générosité, avec ampleur. Que notre esprit gagne en lucidité, notre âme en détermination – pour n’être pas que des phraseurs, des hurleurs de slogans. Pour ne pas devenir, non plus, des forçats de l’originalité – qui ferions de la politique comme une distinction. Que nous parlions, oui, puisqu’ « aujourd’hui, pour nous, le seul moyen d’action, le seul moyen qui prépare les réalités de demain, c’est la propagande et la parole » (du Jaurès), mais que nous parlions comme une classe qui a gagné en force – et en conscience de sa force, comme des hommes qui seront bientôt, peut-être, l’élite de rechange, méritant la confiance d’un peuple pour enfanter d’un monde, dans la douleur et la joie. Alors, ainsi relevés, nous verrons des dirigeants dignes de nous : un peu au-dessus de la mêlée, mais pas trop.


François Ruffin

Mon ton, un peu donneur de leçons, grandiloquent, vous agace ? Journaliste, je déborde de mon rôle, passant de la description à la prescription ? Vous êtes en désaccord sur tel point, et j’ai oublié tel autre ? Nulle part, ici, je n’ai abordé la question du programme – c’est-à-dire des fins, me concentrant sur les moyens, mais peut-on traiter les deux séparément ? Vous avez raison : j’ai bien conscience, moi-même, de mes insuffisances, de mes balbutiements – et j’attends vos réactions, vos critiques, qui me feront progresser. Qui nous permettront d’avancer, ensemble, dans ce vaste dossier « Que faire ? » – ou, au moins, de clarifier nos désaccords.
Reste que, durant cette semaine, j’ai tenté de me confronter, franchement, sincèrement, à cette question, de me hisser à sa hauteur – préférant la lourdeur des évidences à la fantaisie des innovations : comment va-t-on retirer le pouvoir à cette oligarchie ?
Pour m’engueuler :
francois@fakirpresse.info
Lire la suite / lien permanent